Sommaire :

Le procès d'un collabo
BRASILLACH AU PIED DE LA LETTRE
(Le Nouvel Observateur, 25-31 octobre 2001)


Seul écrivain fusillé en 1945 pour « intelligence avec l'ennemi « , Robert Brasillach continue d'alimenter les débats sur la responsabilité des intellectuels. Alice Kaplan, une universitaire américaine, détaille ce procès historique

I1 ne faut pas fusiller les mauvais garçons, surtout quand ils ont 35 ans, une voix méridionale et du cran face au peloton, car ils deviennent des mythes. Il ne faut pas tuer la jeunesse, même quand elle s'est égarée et avilie, car elle continue de fasciner, d'entraîner et de séduire, avec son sourire d'ange, les vieux démons. Il fallait d'abord juger l'auteur de Comme le temps passe, ensuite le laisser vieillir à l'ombre de ses souvenirs nauséabonds, de ses fautes et, qui sait, de ses remords. Un fruit pourri finit toujours par tomber de l'arbre. Tout au contraire, la France de 1945 a offert à Robert Brasillach de quoi contester un verdict historique et entretenir sa mémoire. En vrac : un procès expéditif, à peine six heures, une manière de course effrénée contre la montre et pour la mort ; une condamnation sans appel prononcée par des juges qui avaient servi sous Vichy; une pétition d'écrivains illustres, et de tous bords (Camus, Paulhan, Mauriac, Claudel, Colette, Valéry), demandant sa grâce, en vain; le refus glacial du général de Gaulle, à qui l'on aurait remis un dossier comportant une photographie du coupable en uniforme de la LVF, alors qu'il s'agissait en vérité de Jacques Doriot; et puis l'exécution au fort de Montrouge, où Brasillach refusa qu'on lui bandât les yeux et, avant de s'écrouler, s'écria
« Vive la France quand même ! »
Il suffit de rappeler, parmi cent autres exemples, que la peine encourue par René Bousquet, chef de la police parisienne et grand ordonnateur de la rafle du Vel' d'Hiv', se réduisit à deux maigres années de « dégradation nationale » pour mesurer combien la condamnation à mort du jeune écrivain figure, à la Libération, un tonitruant cas d'espèce. Brasillach, seul, a payé pour tous les autres. Céline s'est éteint tranquillement à Meudon, en 1961, et Rebatet, dans son lit moelleux et sur ses vieux « Décombres », en 1972.
Ce qui devait donc arriver arriva. Au milieu des années 80, qui virent la consécration de Le Pen, élu avec 11 % des voix au Parlement européen de Strasbourg, et l'éclosion du bon chic
collabo dans la vie littéraire parisienne, non seulement on sortit Brasillach de l'oubli, mais on travailla aussi à le réhabiliter. Par un classique glissement de sémantique, d'écrivain collaborationniste il devint un « martyr de l'épuration ». Chez Robert Laffont, éditeur ayant pignon sur rue, Anne Brassié, critique littéraire dans la presse d'extrême droite, signa une mémorable biographie de son héros intitulée Robert Brasillach ou Encore un instant de bonheur. Elle y développait l'idée que le brillant normalien était aussi aimable que René Clair, qu'il « aimait la mer, le soleil, les jardins et les rues de Paris ». Elle absolvait son antisémitisme au prétexte qu'il était « de raison » et non « d'instinct », comme chez Rebatet. Et elle tenait pour une preuve d'humanisme irréfutable l'éditorial de Je suis partout dans lequel, en 1942, Brasillach plaidait pour l'arrestation, sans distinction, des familles juives : « Il faut se séparer des juifs en bloc et ne pas garder de petits. »
En cette même année 1987 paraissait, aux Editions du Rocher et sous le titre Brasillach et la génération perdue, un collectif d'hommages rédigés, avec des accents lyriques, par Pierre Sipriot, Thierry Maulnier, Bernard George, Jean Anouilh, Jean Marc Varaut et surtout Maurice Bardèche, qui écrivait : « Je ne trouve rien d'aberrant ni même d'étonnant dans la conduite dé Robert Brasillach. Je ne ressens absolument pas son attitude comme un engagement politique, je la vois comme un simple choix, celui du bon sens. » Qui était Maurice Bardèche ? Le beau frère, le meilleur ami et le légataire testamentaire de Brasillach, l'éditeur de ses OEuvres complètes au Club de l'Honnête Homme (ça ne s'invente pas), et le créateur de la revue Défense de l'Occident, dans laquelle, jusqu'à sa mort en 1998, il publia des articles négationnistes dont celui tristement célèbre de Robert Faurisson : « le Problème des chambres à gaz ».
Quinze ans ont passé depuis cette tentative, sinon de sanctification, du moins de banalisation. Brasillach ne sent plus le soufre. Des extraits de son oeuvre sont publiés dans des manuels scolaires. C'est la même Anne Brassié que le « Dictionnaire des lettres françaises » (Livre de Poche) a requis pour rédiger, en 1998, la notice consacrée à Brasillach. On trouve ses romans en librairie : ce sont, à l'exception des Sept Couleurs, des succédanés vaporeux du Grand Meaulnes où l'enfance est toujours perdue et la femme, inatteignable. Son Anthologie de la poésie grecque est citée par Jacques Lacarrière dans son dernier livre; il a raison, c'est sans doute ce que Brasillach a fait de mieux, avec sa Présence de Virgile, son portrait de Corneille et Notre avant guerre, témoignage sur la vie des jeunes intellectuels des années 30.
Une universitaire se charge aujourd'hui, il était temps, de réfuter les hagiographies de ces années Mitterrand, pardon, Front national. Elle s'appelle Alice Kaplan. Son père siégea comme procureur au procès de Nuremberg. Son livre a les défauts et les vertus des enquêtes à l'américaine. Le principal défaut: une façon linéaire de raconter l'occupation allemande, le milieu littéraire ou la libération de Paris comme si le lecteur était un élève de CM2. La principale vertu : une opiniâtreté qui l'a conduite à retrouver les articles les plus compromettants (expurgés avec soin par Maurice Bardèche des prétendues « ouvres complètes ») et à établir, pour la première fois, la biographie des quatre jurés qui prononcèrent la sentence de mort. Mais le principal mérite de cet essai est son équanimité. Entre le délire révisionniste des thuriféraires de Brasillach et la violence de contempteurs qui n'étaient pas nés en 1945, Alice Kaplan met à jour, avec objectivité et sans morale d'escalier, le dossier de l'accusé.
Tout plaide contre lui. Hitlérien dès 1936, antisémite forcené (il compare les juifs à des singes), adorateur transi de la Wehrmacht, fier de «coucher avec l'Allemagne », Brasillach est un fasciste exemplaire. Il est né pour faire mal et doué pour l'anathème. Romancier à l'eau de rose mais journaliste au vitriol, il ne brille que dans la détestation de son époque, la haine de ses contemporains, l'outrance verbale. A 30 ans, il a déjà l'âme d'un délateur. Prisonnier en 1940 dans un oflag, il désigne les juifs qu'il convient de faire taire ou d'expulser. Rédacteur en chef de Je suis partout (qui tirait à 300 000 exemplaires !), il imprime noir sur blanc les noms et adresses de résistants, de gaullistes, de juifs. Dans ses propres articles, il soupçonne la Sorbonne d'abriter des enseignants engagés dans des mouvements «terroristes », accuse des lycéens de Lakanal d'avoir arraché un portrait de Pétain et un petit village de l'Hérault d'avoir ridiculisé le Maréchal lors d'un 14 Juillet. C'est peut-être ce qu'il y a de pire, chez cet allié substantiel de la Kommandantur, chez cet indic à binocles : le plaisir de la dénonciation, l'orgasme du mouchard, l'âme d'un Judas, et la volonté de nuire. Donc de tuer.
Mais Alice Kaplan rappelle aussi ce qui, à l'heure de la défaite, le distingue de beaucoup d'autres écrivains collabos. Il ne s'est pas enfui à Sigmaringen ni à Baden Baden. Pour que sa mère fût libérée, il s'est livré lui même à la police. Et bravache, inconscient, insensible, ou trop stendhalien (« Je ne vois que la condamnation à mort qui distingue un homme, c'est la seule chose qui ne s'achète pas », pensait Mathilde de La Mole), il a assumé la responsabilité entière de tous ses écrits et il ne s'est jamais renié quand il fut jugé, le 19 janvier 1945. Jugé ? Le mot convient mal. A peine est il question d'antisémitisme. Le procureur Marcel Reboul fonde plutôt son réquisitoire, tissé de pesantes métaphores, sur le désir homosexuel que Brasillach aurait toujours éprouvé pour l'Allemagne nazie. Et l'avocat Jacques Isorni donne à l'excès dans la mauvaise littérature de prétoire (« Les peuples civilisés fusillent ils leurs poètes ? »).
En vertu de l'article 75, Brasillach est donc accusé de s'être rendu coupable du crime d'intelligence avec l'ennemi. Dans la foule, un homme crie : « C'est une honte ! », l'accusé rétorque : « C'est un honneur! » Trois semaines plus tard, il est fusillé. On ne connaîtra la réalité des camps d'extermination qu'au printemps. Qu'en savait exactement l'auteur de la Conquérante ? N'avait il pas écrit, dès le 6 novembre 1944, que la déportation avait pour but « la mort, pure et simple » ? Alice Kaplan a raison de rappeler que « les premiers procès d'épuration ne s'intéressèrent pas à la question du génocide, de la complicité dans la déportation des juifs; ils tournaient autour du crime de trahison ». Aujourd'hui et Simone de Beauvoir fut la première à le suggérer , il serait sans doute condamné pour crime de plume contre l'humanité. Mais le point de vue rétrospectif convient mal à un tel procès, et l'erreur la plus lourde serait évidemment d'attribuer au Brasillach de 1945 le négationnisme que proclamait son beau frère dans les années 80.
Si le procès tel que le raconte fort bien Alice Kaplan paraît d'un autre temps, si la peine de mort n'est plus chez nous qu'un sombre souvenir, et si les romans doucereux de cet écrivain dévoyé ont terriblement vieilli, la force symbolique qui continue de s'attacher à sa mort demeure bien actuelle. Dans un pays où la littérature impose encore le respect, cette exécution n'en finit pas de rappeler aux intellectuels tentés par l'action politique et guettés par l'irresponsabilité qu'ils sont redevables devant l'Histoire de ce qu'ils ont pensé, de ce qu'ils ont écrit, de leur obstination à ne pas reconnaître leurs erreurs et de ce que leurs lecteurs ont cru devoir prendre à la lettre. Car les mots peuvent tuer, aussi. Comme ils peuvent pardonner...
Il est bientôt 19 heures, la nuit tombe sur le Palais de Justice quand Marcel Reboul, sur le ton soudain de la confidence, termine son réquisitoire en fixant droit les yeux d'un Brasillach amaigri, enfantin, inflexible. Et le regret accablé du procureur résonne, un demi siècle plus tard, comme le bourdon fêlé d'une cathédrale : « J'ai cherché un mot de pitié et je n'ai rien trouvé parce qu'il n y avait rien... , j'ai compris que vous étiez seul, seul avec votre talent magnifique qui était inutile parce qu'il n'était pas miséricordieux, j'ai compris qu'il fallait que je me lève pour accomplir mon devoir, car si je ne l'avais pas fait, trop de voix d'outre tombe auraient pu chuchoter à mon oreille ce mot terrible que vous avez préparé pour d'autres: "Qu'attend on ?" »

JÉROME GARCIN

« Intelligence avec l'ennemi. Le procès Brasillach H, par Alice Kaplan, traduit de l'anglais par Bruno Poncharal, Gallimard, 310 p., 147,59 F (22,50 6).

LA SUITE DANS LES IDÉES
France-Culture, 16 octobre 2001, 12 h / 12 h 30

(retranscription par Pascal Manuel Heu, à partir d’un enregistrement sur cassette aimablement communiqué par France-Culture)

• Sylvain Bourmeau (Les Inrockuptibles ; animateur de l’émission) :
Émission d’histoire aujourd’hui à « La Suite dans les idées », et aussi autour du poids de l’histoire d’une certaine manière puisqu’à 12 heures 45, avec Julie Clarini, on reviendra sur le 17 octobre 1961, au moment où l’on commémore d’une certaine façon ce qui s’est passé ce 17 octobre à Paris.
On essaiera de poser une question complexe qui est celle des liens possibles entre l’absence de reconnaissance officielle de ce qui s’est passé le 17 octobre 1961 d’une part et d’autre part le comportement de certains jeunes qui, par exemple, ont récemment sifflé la Marseillaise lors du match France-Algérie, ou encore peut-être de certains de ces mêmes jeunes qui peuvent éventuellement être fascinés par la figure de Ben Laden. En gros, on essaiera de faire un lien, aussi subtil et compliqué soit-il, entre l’absence d’histoire coloniale dans la République française, en tous les cas dans une partie de l’enseignement depuis longtemps, et puis la façon dont certains peuvent appréhender les événements qui se déroulent aujourd’hui.
Ce sera donc la deuxième partie de l’émission avec Julie Clarini, et avec Véronique Nahoum-Grappe, Madeleine Rebérioux, Dominique Jamet et Benjamin Stora.
Mais, pour commencer « La Suite dans les idées », on va parler d’une autre histoire, de celle de Robert Brasillach. On va parler de Robert Brasillach parce qu’un livre est consacré au procès Brasillach, Intelligence avec l’ennemi. C’est un livre d’Alice Kaplan. Alice Kaplan qui enseigne aux Etats-Unis, à l’Université de Duke où elle a créé un centre d’études romanes et francophones. On lui doit déjà un certain nombre d’ouvrages, d’essais sur les intellectuels français et le fascisme. Là, dans ce livre publié aux éditions Gallimard, elle revient donc sur un moment clé dans la vie intellectuelle et politique française : ce procès Brasillach.
Pour en parler aujourd’hui : Alice Kaplan et puis Anne Simonin, qui est historienne et chargée de recherches au C.N.R.S., et qui travaille notamment sur la littérature et les questions d’édition et de monde littéraire.
Alors, je disais, Alice Kaplan, que votre livre retrace en fait l’itinéraire depuis ses années de formation et jusqu’à son exécution en 1944, exécution précédée d’un procès qui a été extrêmement important parce que Brasillach est, vous le rappelez, le seul écrivain reconnu à avoir été exécuté au moment de la Libération. Il est de ce point de vue là assez unique. Probablement d’ailleurs, s’il avait été jugé un peu plus tard, dites-vous, et on reviendra aussi sur cette question, peut-être n’aurait-il pas été condamné de la même manière.
En tous les cas, au-delà du procès lui-même, et ce sont des questions que j’aimerais qu’on aborde ici alors qu’elles sont peut-être moins, d’une certaine manière, présentes dans votre livre qui, lui, se focalise sur le procès, le cas Robert Brasillach a été extrêmement important et continue d’une certaine manière de l’être dans la vie intellectuelle et politique française. Et il est intéressant d’y retourner au regard aussi de la manière dont l’historiographie française a évolué sur toute cette période, parce que les choses sont de ce point de vue extrêmement frappantes.
Alors, je voudrais commencer par vous demander pourquoi vous, vous pensiez qu’il y avait besoin et que c’était extrêmement utile de regarder précisément la trajectoire de Robert Brasillach et très précisément ce qui s’était passé dans ce procès. Vous notez qu’en dehors d’un livre de Michel Laval, tous les livres consacrés à Brasillach publiés jusqu’à présent en France étaient des livres apologétiques, et donc : est-ce que c’est avant tout ça qui vous a conduit à mener cette enquête et à publier ce livre ?
• Alice Kaplan :
Oui, en tant à la fois qu’historienne et littéraire, ce procès m’intéresse énormément. Je pense que c’est le seul écrivain notoire fusillé. Il y en a eu d’autres. Il y a eu Paul Chack, il y a eu Suarez qui écrivaient des livres. Mais Brasillach est le seul qui a laissé derrière lui une œuvre littéraire. Qu’est que ça veut dire : fusiller quelqu’un défini comme écrivain ?
Ensuite, en lisant tout ce qu’on avait écrit sur le procès Brasillach, j’étais très frappée par le fait que Brasillach était pour ainsi dire seul dans la salle quand on décrivait le procès. Et je voulais dans mon livre repeupler la salle des assises, parce qu’un procès comme ça a un contexte. Il y avait le procureur ; il y avait l’avocat de la défense ; il y avait des jurés, ces gens entièrement inconnus ; et chacun avait une histoire pendant la Seconde Guerre mondiale tandis qu’on ne connaissait que les réactions de Brasillach.
• Sylvain Bourmeau :
Anne Simonin.
• Anne Simonin :
Oui. D’ailleurs votre livre n’est pas un livre sur Brasillach : c’est un livre sur le procès, avec un chapitre que je trouve tout à fait intéressant, et très très neuf par rapport à l’historiographie, consacré en particulier aux jurés, puisque vous faites le portrait en gros des quatre jurés qui, avec le commissaire du gouvernement, ont jugé Robert Brasillach.
Alors, je commencerai presque votre livre par la page 249, qui est la dernière, où vous dites : Brasillach était-il coupable ? Oui. Aurait-il dû être fusillé ? Non. Est-ce que, Alice Kaplan, ça veut dire que vous souhaitiez refaire le procès de Robert Brasillach et... enfin pourquoi est-ce que vous éprouvez le besoin de prendre cette position-là, ce qui est très étonnant pour un historien français ?
• Alice Kaplan :
Oui, absolument. A mon avis, ce n’est pas parce qu’on cache sa position qu’on n’en a pas.
• Anne Simonin :
Absolument.
• Alice Kaplan :
Et c’est peut-être une réaction. Chaque lecteur doit se faire une opinion du procès et j’ai décidé de donner mon opinion à la dernière page. Je pense que c’est la seule fois où j’interviens. Je sais que ça ne correspond pas aux habitudes ou aux formules de l’historiographie française, mais je pense que, pour moi, l’objectivité c’est de dire clairement sa position. C’est plus honnête de la dire que de la cacher. Et puis, je tiens beaucoup à une honnêteté sur les sources. Pour moi, une objectivité, c’est dans les notes en bas de la page.
• Anne Simonin :
Vous avez mentionné tout à l’heure l’œuvre de Robert Brasillach. Pourtant, en tant que spécialiste d’histoire des lettres françaises, vous êtes très sévère avec cette œuvre et on peut dire les choses un peu brutalement : Brasillach, c’est quand même un romancier raté dans les très très grandes largeurs. C’est quelqu’un qui, dans toutes les années 30, ne comprend pas du tout la problématique de la modernité, essaie désespérement de se trouver un narrateur. Alors, il est avec, à distance, il est à mi-chemin. Enfin, il est où il veut. Le résultat est quand même terrible et, finalement, il réussit dans deux genres dérivés : le journalisme, parce qu’il est un formidable pamphlétaire, avec un genre très particulier chez Brasillach. Moi, en vous lisant, je me disais : ce garçon n’a jamais travaillé à « Je suis partout », mais à « Je dénonce tout le temps », c’est-à-dire que, dès qu’il peut dénoncer quelqu’un, il est très très content. Alors, dans les années 30, ça pose déjà des problèmes. Dans les années 40, ça devient franchement tout à fait problématique, d’autant plus que, même en camp de prisonniers, si je vous suis, il a dénoncé des Juifs qui étaient avec lui prisonniers en Allemagne. Il fallait y penser, il l’a fait, et on se retrouve avec un monsieur qui excelle dans le genre pamphlétaire et puis aussi dans le genre mémorialiste d’une certaine façon, puisque, moi, vous me demanderiez qu’est-ce que c’est Brasillach pour moi, je vous dirais : « Notre avant-guerre ».
• Alice Kaplan :
Oui.
• Anne Simonin :
C’est-à-dire ce livre de mémoires inachevées d’une certaine façon, qui est publié juste avant la guerre.
• Alice Kaplan :
Il excelle dans la description des époques qui sont en train de finir. Si vous voulez, il excelle dans une certaine écriture nostalgique. Donc « Notre avant-guerre », qui est publié juste après la défaite.
• Anne Simonin :
Et il fait aussi une histoire qui est restée une histoire célèbre, qui est une histoire du cinéma.
• Alice Kaplan :
Oui. Et là, je dirais que ce livre est toujours très lisible. Il y a des passages sur des auteurs que l’on retrouve maintenant avec plaisir. Alors là, Brasillach n’était pas seul auteur. Il y avait Maurice Bardèche, plus universitaire. Ils l’ont écrit à deux.
• Sylvain Bourmeau :
Ce qui est frappant dans cette œuvre que là, on est en train de décrire, c’est ce côté multi-facettes, assez incohérente parce qu’il y a peu de choses en commun entre ces romans qu’Anne Simonin qualifiait de ratés dans les grandes largeurs et ce talent de dénonciateur, extrêment efficace dans l’écriture. On n’est pas du tout dans le même univers culturel, dans le même style d’écriture.
• Alice Kaplan :
J’ai parlé de double personnalité d’écrivain. Mais est-ce le sentimentalisme l’autre côté du maître d’attaque ? Il y a peut-être une cohérence, une cohérence psychologique.
• Anne Simonin :
Qu’est-ce qui, avec votre regard d’Américaine, parce qu’il est certain que nous en tant que Français, là pour le coup, je crois que la nationalité joue dans le rapport à l’histoire, Brasillach ça reste une figure extrémement discutée et quand on essaie de se dire, en essayant d’être le plus objectif possible, effectivement vous dites : « Une histoire du cinéma », 1935, la première du genre, est une histoire extrêmement intéressante qu’on peut toujours relire au jour d’aujourd’hui.
Il y a un livre que vous ne mentionnez pas, un livre très proche, enfin un livre sur les milieux du cinéma, qui est « France la doulce » de Paul Morand.
• Alice Kaplan :
Oui, oui.
• Anne Simonin :
Un livre très antisémite, délirant, 1934.
Et puis, en vous lisant, je me suis fait une autre remarque. Monsieur Rebatet, qui est aussi grand Collaborateur devant l’éternel, aimait beaucoup et les chats et la musique et produit en 69 une histoire de la musique qui est toujours considérée comme un grand classique. Alors qu’est ce que ce serait que cet amour de gens qui sont des Collaborateurs pour les arts, pas forcément que pour la littérature parce que ce sont des gens bien élevés, très bien éduqués dans le cas de Brasillach ? C’est un Normalien, donc ça fait partie des gens qui ont une vraie culture et en même temps des gens qui se déchaînent d’un point de vue dans l’antisémitisme et dans une lecture qui est à la fois d’une naïveté, d’une bêtise confondante en ce qui concerne le monde extérieur. Comment on juxtapose ces deux choses là, une hyper-culture et une vision politique qui est totalement sommaire ?
• Alice Kaplan :
Mais ça veut dire que la grande culture ne protège pas contre la bêtise politique. Ça, je pense qu’on le sait depuis longtemps.
• Sylvain Bourmeau :
On l’a su notamment au moment de la Seconde Guerre mondiale. C’était quand même la grande leçon à bien des égards de cette période. Mais c’est vrai que c’est frappant parce qu’on a dans le cas de Brasillach l’exemple de quelqu’un qui a été Collaborateur mais pas du tout pour des raisons d’intérêt personnel, matériel, de corruption, de couardise, de lâcheté, que sais-je, mais un Collaborateur de conviction, et jusqu’au bout. Et même vous allez jusqu’à dire : son art oratoire aurait joué contre lui. Jusqu’au bout, jusqu’à la fin de son procès, il a cherché à parler le plus possible, ce qui évidemment allait se retourner contre lui, pour essayer de justifier sa position et de trouver une cohérence dans son attitude.
• Alice Kaplan :
Et après De Gaulle l’a dit : « le talent est un titre de responsabilité, donc, dans un seul cas, je n’ai pas grâcié ». Tandis qu’Henri Béraud, dont le dossier juridique est plein de notes de restaurant, d’entretiens avec des restaurateurs, des gens de la course à Lyon, lui a été grâcié.
J’ai dit aussi dans le livre que Brasillach n’est pas Eichmann, c’est-à-dire qu’il était fasciste par désir et non parce qu’il suivait des ordres. Et ça, c’est désolant.
• Anne Simonin :
Oui. Mais vous dites aussi à quel point, je reviens là-dessus, sa vision... Enfin, je vais prendre un exemple précis. Brasillach écrit en gros qu’il est pour la déportation en bloc des Juifs, ce qui, en 1942 et en France, signifie qu’on va déporter non seulement les adultes, mais aussi les enfants.
• Sylvain Bourmeau :
« Il faut se séparer des Juifs en bloc et ne pas garder les petits. »
• Anne Simonin :
Bon.
• Alice Kaplan :
Voilà.
• Anne Simonin :
Quand on relit ça à la lumière des événements en 1944 et 1945, et j’aime beaucoup ce que vous faites quand vous montrez comment on sait finalement dès l’automne 44, il y a des choses qui sortent, ou le tout début de l’année 45, avant que Brasillach ne meure, l’existence des camps d’extermination ne fait plus aucun doute.
A aucun moment, il n’y a un mot de remord, il n’y a une remise en question de cette analyse et Brasillach, pendant son procès, va plaider, parlant de la phrase qu’a redite Sylvain Bourdeau, et qui est une phrase terrible, eh bien la politique humanitaire. Alors, si vous voulez, si les mots ont un sens, ça reste tout à fait étonnant.
• Alice Kaplan :
Oui, oui, c’est horrible.
Mais je crois que là c’était la politique de Laval. Et Laval, c’était, dans l’analyse de Paxton et Maurrus, que je trouve admirable ; ils disent : « c’est un problème de relation publique pour Laval. » Il va avoir des centaines de milliers d’orphelins, mais en France.
• Sylvain Bourmeau :
Pour prolonger ça d’une autre manière, vous le rappelez dès le début de votre livre et vous y revenez, ce qui nous frappe évidemment aujourd’hui, après avoir lu Paxton, après avoir lu les travaux des historiens qui ont commencé à paraître dans les années 60 et jusqu’à aujourd’hui, ce qui nous frappe, c’est de voir à quel point précisément l’antisémitisme, la déportation des Juifs est pratiquement absente du procès. Elle apparaît dans le réquisitoire du procureur, mais ce n’est absolument pas comme responsable de la déportation des Juifs ou pour complicité de crimes contre l’humanité que Brasillach est jugé. Brasillach est jugé, ainsi que le rappelle le titre de votre livre, pour « intelligence avec l’ennemi », pour crime de trahison.
• Alice Kaplan :
Pour avoir favorisé l’entreprise de l’ennemi.
• Sylvain Bourmeau :
Je dirais que c’est quelque chose de classique et qui peut paraître, qui est beaucoup moins grave aujourd’hui à nos yeux.
Ce qui est frappant, c’est que ce procès, il a lieu en 44, la guerre n’est pas terminée : on n’a probablement pas encore pris la mesure de ce qui s’est passé pendant cette guerre. Quand même, c’est extraordinairement frappant.
• Alice Kaplan :
Je ferai là référence à deux dates. A l’ouverture du procès de Nuremberg, où le représentant français, François de Montans, dans son discours d’ouverture, ne parle pas de Juifs déportés : il parle de la souffrance en général ; donc c’est l’universalisme. Ensuite 1964, où la France décide de mettre dans son code pénal cette idée de crime contre l’humanité, imprescriptible.
• Sylvain Bourmeau :
Ce qui a permis les trois grands procès que l’on sait.
• Alice Kaplan :
Voilà. Et donc le crime contre l’humanité, en tant que notion, n’existe pas au moment du procès Brasillach.
Pourtant, Reboul va beaucoup parler des dénonciations, dénonciations contre des Juifs, des Résistants, des Gaullistes.
• Sylvain Bourmeau :
Sans pour autant, dites-vous, pouvoir établir la preuve manifeste que les dénonciations de Brasillach ont conduit à des déportations précisément. Et vous dites que si on refaisait le procès aujourd’hui, peut-être serait-il de toutes façons difficile de prouver un lien direct.
• Alice Kaplan :
Mais là, on est dans un problème de philosophie, entre les mots et les choses. Est-ce qu’une adresse imprimée dans « Je suis partout » de quelqu’un qui est caché mène à la déportation de cette personne ?
• Anne Simonin :
En tout cas, ça ne facilite pas sa disparition ou le fait qu’elle puisse échapper aux autorités. Et c’est vrai que ce que j’aime bien dans votre livre, c’est la façon dont vous travaillez les détails, les heures précises, les durées, les parcours. Et ça, de dire qu’on publie des adresses dans « Je suis partout », bon effectivement il faudrait refaire des listes... Mais déjà avoir l’idée, en pleine guerre, avec une occupation allemande, de publier les adresses des gens, ça, fallait-il encore y penser. C’est là où on est toujours très étonnés par ça.
Vous dites : « Brasillach pratique une sorte d’antisémitisme de raison ». A un moment donné, son antisémitisme va évoluer dans les années 30.
• Alice Kaplan :
Oui, il y a une différence entre les années 30 et les années 40.
Dans les années 30, il va parler de quotas etc., mais il laisse tomber cet aspect soi-disant rationel dès la guerre et dès les lettres qu’il écrit dans son camp de prisonniers, son antisémitisme devient très virulent.
• Anne Simonin :
Et l’on voit réapparaître la figure du Juif dans les lettres privées, c’est-à-dire qu’il est capable d’écrire à Bardèche : « J’ai croisé un Juif dans le camp. » Enfin, ce qui sont des choses très très étonnantes et sont... Alors il y aurait... un antisémitisme sentimental dans les années 30 ou presque national parce qu’il va essayer de plaider...
• Alice Kaplan :
Je dirais plutôt national. Il va plaider par exemple que des Juifs anciens combattants ne soient pas exclus de la nation.
• Anne Simonin :
Oui, mais ça, on retrouve la même chose dans les lois de Nuremberg : la notion d’Aryens d’honneur. Il l’importe des lois de Nuremberg.
• Alice Kaplan :
Oui, c’est ça.
• Anne Simonin :
Je crois que Klemperer a bien montré que tout le problème du statut des Juifs, fait par les Nazis en particulier, était la multiplicité et la diversité des statuts. Il n’y a pas un statut unique comme il y aurait un statut de citoyen. C’est la diversité des catégories qui crée tout le temps des inégalités et des privilèges, et va donc poser un énorme problème de rapports internes dans la communauté juive.
Mais ensuite, qu’est-ce qu’il veut Brasillach par rapport aux Juifs ? Leur éradication totale ? Leur déportation hors de France ? Ou c’est même pas aussi cohérent que ça ?
• Alice Kaplan :
Non, je ne crois pas. Il a une idée... Le problème en faisant une analyse de Brasillach, c’est qu’il y a beaucoup de gestes poétiques, sentimentaux, il est très difficile de trouver quoi que ce soit de programmatique. Même vis-à-vis du fascisme.
Donc, on peut parler d’une idée générale, qu’il exprime dès les années 30 dans des discours, qu’il faut à la France un national-socialisme.
• Anne Simonin :
A la française.
• Alice Kaplan :
A la française. Et que finalement le fondateur du national-socialisme, ce n’est pas Hitler, c’est Maurras. Mais tout ça ne tient pas parce que ce n’est pas un penseur politique, pas un théoricien politique.
• Sylvain Bourmeau :
Alice Kaplan, il y a un autre point délicat du point de vue méthodologique pour l’historien que vous abordez dans votre livre, c’est l’aspect : la fascination que beaucoup ont qualifiée d’homosexuelle pour le Troisième Reich, qui est celle de Brasillach. En même temps, c’est quelque chose d’important et encore une fois de difficile à manier quand on travaille comme historien sur ces questions.
• Alice Kaplan :
Oui vraiment. Je crois que quelqu’un m’a demandé si je n’étais pas politiquement correcte, donc Américaine sur ce sujet. Et, pour moi, être politiquement correct, il y a une autre façon de l’être, c’est de ne pas en parler. Parce que c’est vraiment quelque chose d’important sur plusieurs niveaux.
D’abord, ça fait partie de la personnalité sociale de Brasillach, la façon dont il est conçu par les autres. Dans les journaux de Drieu La Rochelle, dans les lettres de Céline, on trouve partout des insultes, des références.
Ensuite, le contenu de ses écrits, parsemé d’images homo-érotiques. Donc, ça compte pour lui au niveau de sa rhétorique.
Mais, en troisième, la défaite, il faut travailler la symbolique politique dans ce procès. La défaite, comme l’écrit Virgilie dans « la France virile », est une atteinte à la virilité de la nation, et, à la Libération, on peut parler de reconquérir le capital symbolique, c’est-à-dire qu’il faut entendre ce qui est dit dans l’accusation contre Brasillach, qui porte sur une collaboration horizontale. Pourquoi cite-t-on des phrases telles que : « Nous avons couché avec l’Allemagne et le souvenir nous restera doux » ; ou bien quand Reboul dit : « Vous n’avez pas su résister à la pénétration allemande », il faut lire ces phrases de façon symbolique.
• Anne Simonin :
Oui, avec l’image essentielle qu’elle véhicule et surtout, moi, je me suis toujours dit : somme toute Brasillach était quelqu’un qui avait vendu la mèche.
• Alice Kaplan :
Qu’est-ce que ça veut dire ?
• Anne Simonin :
Au moment où on va accuser les femmes, ce que montre très bien Fabrice Virgilie, il va y avoir par des tontes une sorte... enfin une sorte... une épuration sauvage, Brasillach reconnait que l’homosexualité a existé. Moi, justement, je le prendrai à partir de ses écrits, parce que dans cette fameuse phrase... il y a des phrases comme ça qui sont restées des phrases ocultes dans la mémoire nationale comme la phrase de Laval : « Je souhaite la victoire de l’Allemagne », qu’on ampute systématiquement de la fin : « parce que sans elle le bolchévisme s’installerait partout », ce qui est cohérent d’un point de vue anticommuniste. Et Brasillach, c’est : « Quelques Français d’intelligence ont couché avec l’Allemagne et le souvenir leur en demeurera doux. » Il ne parle pas des Françaises, Brasillach.
• Alice Kaplan :
Oui, donc il s’agit de ...
• Anne Simonin :
Il s’agit de ... Bah... Excusez-moi, mais enfin, le haut-commandement, il y avait que des hommes à cette époque-là, ce qui est d’ailleurs tout à fait dommage, mais c’est quand même eux qui ont perdu la guerre. Et donc, pour moi...
• Alice Kaplan :
En plus, ils n’étaient pas là, ils étaient dans les camps.
• Anne Simonin :
Oui.
• Alice Kaplan :
Il y avait beaucoup de femmes en France.
• Anne Simonin :
Et il me semble que Brasillach, et c’est ça pour moi, je ne sais pas s’il était ou non homosexuel. Je suis pas sûre que ça m’intéresse. Ce qui m’intéresse, c’est que c’est quelqu’un qui a dit une vérité qui était totalement caché par l’histoire de France justement et qui a rendu possible un scénario homosexuel parce qu’encore une fois, c’est : « Quelques Français d’intelligence ont couché avec l’Allemagne ». A aucun moment il n’est question des femmes.
• Alice Kaplan :
Oui, donc on peut parler de misogynie aussi.
• Anne Simonin :
Oui. Mais moi, la version favorable là pour le coup, elle serait de dire qu’il y a quelqu’un qui a dit une chose essentielle, et c’est peut-être parce que cet homme l’a dit qu’il fallait que cet homme meure.
• Alice Kaplan :
Ah...
• Anne Simonin :
Et c’est par rapport à cette notion de bouc-émissaire...
• Alice Kaplan :
Oui, d’accord. C’est très intéressant.
• Anne Simonin :
Et voilà, ça n’engage que moi.
• Alice Kaplan :
Oui.
• Sylvain Bourmeau :
Alors justement, à partir de la notion de Brasillach bouc-émissaire, dans l’introduction et dans la fin de votre livre, dans la conclusion et dans l’avant-dernier chapitre aussi, « Point de vue rétrospectif », vous revenez sur quelque chose qui mériterait peut-être, mais c’est peut-être un livre suivant pour vous, de développer, à savoir justement le statut de Brasillach dans l’histoire culturelle et dans l’historiographie française d’après, c’est-à-dire du moment de son exécution à aujourd’hui. Et là, je ne sais pas, peut-être Anne vous pouvez nous dire deux-trois choses là-dessus, notamment sur la figure de Brasillach dans le monde littéraire, la manière dont elle s’est immédiatement installée comme, c’est peut-être un peu rapide de dire une figure de référence, en tout cas comme une figure-clé pour comprendre beaucoup de choses, jusqu’à devenir au plan politique, dans les années 80, « un martyr de l’extrême-droite » dit Alice Kaplan, et une référence du Front National.
• Anne Simonin :
Je pense qu’il y a un couple qui fonctionne là aussi, qui est Brasillach et Drieu, Drieu s’étant suicidé peu de temps après, en avril 1945, et donc on va se retrouver comme ça avec deux figures emblématiques de la Collaboration qui sont en même temps deux destins totalement singuliers.
Et je trouve très intéressant ce qu’Alice Kaplan fait sur l’exploitation politique notamment par le Front National. Et j’ai appris avec ravissement qu’il existait des éditions Godefroy de Bouillon. Alors ça j’avoue... Avec des titres assez sympathiques : « Faut-il brûler les Arabes en France ? » Vous remarquerez que je fais des vrais transitions d’une partie de l’émission à l’autre ; « Le Baptême de Clovis » ; « Le Devoir de la mémoire. Justice pour le maréchal Pétain ».
On est toujours très étonné de se dire qu’il y a cette exploitation, là pour le coup systématique, qui est faite là par une presse d’extrême-droite, la figure de Brasillach récupérée par des gens proches de Monsieur Le Pen.
• Alice Kaplan :
Oui voilà. Je pense qu’il faudrait aussi mentionner le caviardage, si c’est bien le mot, des « Œuvres complètes » de Brasillach par son éditeur, son exécuteur-testamentaire qui est Maurice Bardèche, qui va être le premier, sauf erreur, à publier Robert Faurisson. Donc c’est tout le début du négationnisme.
• Sylvain Bourmeau :
Et qu’on voit à l’oeuvre, que vous montrez dans la manipulation des textes, puisque, vous, vous avez travaillé sur les textes des éditions originales de Brasillach, textes qui sont très différents des « Œuvres complètes » posthumes éditées par Bardèche.
• Alice Kaplan :
Alors si vous voulez le résultat de cette exécution de Brasillach qui me désole le plus, c’est le négationnisme.
Quant à Le Pen, moi, j’ai du mal à mesurer ce qui se passe maintenant.
• Anne Simonin :
Ah il y a Monsieur Mégret qui s’en est bien occupé...
• Alice Kaplan :
Est-ce qu’on va reprendre le mythe Brasillach maintenant dans le Front National ou est-ce que ça va mourir avec Bardèche, avec Le Pen lui-même ?
• Anne Simonin :
Mais est-ce que vous pensez fondamentalement que l’histoire du révisionnisme eût été différente si le général de Gaulle, auquel vous semblez en vouloir un peu de s’être fait l’impresario posthume de ce nain de jardin par le fait qu’il l’a condamné à mort, vous semblez lui en vouloir de ce verdict en disant finalement : ça été contre-productif pour l’histoire intellectuelle française.
• Alice Kaplan :
Oui, ça me fait rire parce que c’est peut-être un geste soixante-huitard que de s’en vouloir au général de Gaulle. [sic]
• Anne Simonin :
Et vous pensez vraiment que, si Brasillach n’avait pas été condamné à mort, l’histoire intellectuelle française après 1945 eût été différente ?
• Alice Kaplan :
C’est peut-être un jeu un peu oulipien de dire : qu’est-ce qui ce serait passé, etc. ? Mais, ayant travaillé longtemps sur l’après-procès, ayant vu tout ce qui est arrivé à Maurice Bardèche et la façon dont il a vraiment planté ce discours révisionniste, oui, c’était ma réaction.
• Sylvain Bourmeau :
Alice Kaplan, merci. Merci Anne Simonin. Je rappelle donc le titre de votre livre Alice Kaplan : « Intelligence avec l’ennemi. Le procès Brasillach ». C’est publié aux éditions Gallimard.

Libre expression : pourquoi j’ai publié l’article “ A trop vouloir prouver… ” dans le bulletin de l’Association des Amis de Robert Brasillach – notes complémentaires


Pour qui ne dispose pas d’un titre, d’une petite notoriété ou n’est pas introduit dans les milieux de la presse et de l’édition, il est quasiment impossible d’obtenir la moindre tribune dans les grands journaux français. Ainsi en est-il des pages dévolues aux “ débats ” dans Le Monde et Libération, journaux qui relèguent dans leur courrier, après les avoir la plupart du temps charcutés à qui mieux mieux, les textes qui leur parviennent de lecteurs "ordinaires", alors même qu’il n’est pas rare que l’avis et l’argumentation de ces derniers soient plus pertinents que ceux des intellectuels patentés. Aussi l’envie d’écrire, bien souvent, s’évanouit-elle avant même sa mise en œuvre, tant l’exercice paraît vain, les chances de trouver une audience semblant presque nulles. Pourtant, il arrive que l’on se prenne au jeu et que, même sans aucun espoir d’être publié où que ce soit, on désire coucher sur le papier les réflexions suscitées par tel ou tel événement, livre, film ou débat. Ce fut mon cas à la lecture des comptes rendus du livre d’Alice Kaplan sur le procès Brasillach, puis du livre lui-même . Le simple souci de ne pas se résoudre à voir les écrits de quiconque distordus, surtout par des journalistes s’érigeant hâtivement en procureurs, quand bien même cela concernerait Robert Brasillach, et quelle que soit par ailleurs l’opinion que l’on porte sur lui, m’amena à écrire le texte intitulé “ A trop vouloir prouver... ”, que l’Association des Amis de Robert Brasillach a bien voulu publier dans son bulletin .
Je me réjouis aujourd’hui d’avoir proposé cet article à Philippe Junod, Président des ARB, alors même que, dans un premier temps, j’aurais souhaité qu’il paraisse ailleurs. Non pas parce que j’aurais redouté que cela me marquât idéologiquement et que cela pût nuire à une éventuelle carrière, à ma réputation, ou à mon image auprès de mes relations : je n’ai guère eu de peine à passer outre les mises en garde de quelques amis, bien qu’elles ne m’aient pas paru totalement dépourvues de fondement. Il ne m’aurait bien évidemment pas déplu que cet article soit éventuellement repris par les ARB, mais j’aurais souhaité qu’il paraisse d’abord dans une revue bénéficiant d’une plus large audience, et moins spécialisée. Il me semble que l’unanimisme n’est que rarement très bon signe et qu’un peu de débat à propos du livre d’Alice Kaplan n’aurait pas été une mauvaise chose. Mais ceux qui ne partagent pas mon opinion à son propos, c’est-à-dire tous les journalistes qui en rendirent compte dans la grande presse, auraient-ils vu d’un bon œil un tel débat ? Qu’une voix discordante se fasse entendre sur un livre condamnant une seconde fois Robert Brasillach à mort, était-ce seulement acceptable ? Ne fallait-il pas la réduire au silence plutôt que d’envisager discuter les arguments qu’elle aurait pu porter sur la place publique ? Ils répondraient sans doute qu’aucune censure ne s’est exercée sur mon texte pas plus que sur des critiques bien plus véhémentes du livre d’Alice Kaplan, exprimées notamment par Anne Brassié et par Philippe d’Hugues . Certes, mais les points de vue de ces derniers, bien que très documentés et reposant sur une argumentation que l’on ne peut honnêtement réduire à de la polémique partisane, auraient-ils pu être accueillis dans une revue "grand public" et non dans des journaux ou sur une chaîne de radio relativement confidentiels et dont il convient de proscrire la lecture ou l’audition ? En a-t-on seulement pris connaissance parmi ceux qui se piquent de pouvoir pérorer sur Robert Brasillach ? Et prendrait-on la peine de chercher à les réfuter si c’était le cas (serait-il bien raisonnable d’envisager l’hypothèse où il serait admis, même à contrecœur et du bout des lèvres, que ces points de vue sont loin d’être dépourvus de pertinence) ?
Or, ma réputation n’étant pas encore faite, je m’y suis essayé. J’ai proposé le texte “ A trop vouloir prouver… ” à une revue d’analyses réputée (appelons-la Tripes), car j’avais été sensible à ses rappels répétés à la nécessité de “ ne pas écrire n’importe quoi ”, c’est-à-dire au respect d’une certaine rigueur dans le débat d’idées, qui, pour être basiques, ne m’en paraissent pas moins toujours essentiels ; puis à une deuxième (appelons-la Comment taire). Le rédacteur en chef de la première de ces revues prit la peine de m’envoyer un peu plus qu’un accusé de réception, ce qui, je l’avouerais, constitua déjà pour moi une petite surprise. Mais, autant il admettait que je n’avais pas tort puisque “ l’inexactitude que [je] point[ais] était nette ”, autant il ne voyait pas là “ matière à un article ” : “ Je ne suis pas sûr néanmoins qu’on puisse en tirer une autre conclusion que l’importance de "se référer aux textes", comme vous le dites, exigence avec laquelle tous les historiens, et même les journalistes, seront d’accord ”. A quoi je lui répondis qu’il me semblait quelque peu léger d’opposer les professions de foi des journalistes et des historiens pour le respect des règles méthodologiques et déontologiques devant régir la recherche de la vérité à un texte qui montre justement que beaucoup d’entre eux (en ce qui concerne Robert Brasillach, mais peut-on nier qu’il en est de même dans bien des domaines ?) ne s’en soucient que très modérément quand vient le moment de passer aux travaux pratiques ? J’ajoutais être étonné que cela ne chagrine pas plus le rédacteur en chef d’une revue aussi sérieuse que Tripes ; s’agissant d’un livre écrit par une universitaire américaine chevronnée, publié par la maison d’édition la plus réputée de Paris, concernant le procès le plus célèbre de l’épuration ; s’agissant d’un historien faisant autorité et ayant publié dans une autre des principales maisons d’édition parisiennes ; s’agissant d’un Académicien tenant chronique dans le quotidien prétendu de "référence" en France ; s’agissant de "critiques" (plutôt des fiches de lecture à vrai dire) parues dans quelques-uns des plus grands journaux français. J’enfonce bien sûr des portes ouvertes en déclarant qu’un accusé, quel qu’il soit, a droit à un procès équitable. Encore faudrait-il que tout le monde, non seulement en convienne, mais agisse en conséquence. Et si ce n’est pas le cas, ceux qui en ont la conviction doivent le dénoncer. Le cas qui nous occupe présentait l’avantage de montrer que ce principe s’applique y compris à quelqu’un d’a priori indéfendable, même à Robert Brasillach, si l’on veut le juger de nouveau. Certes, il ne suffit pas d’une unique inexactitude pour discréditer toute une instruction. Mais, si je me suis attaché à l’inexactitude portant sur la phrase la plus fameuse de Robert Brasillach , c’est parce qu’elle a constamment été utilisée (avec beaucoup d’insistance dans le livre d’Alice Kaplan), dès qu’il s’agit de refaire le procès de Robert Brasillach, c’est-à-dire souvent, et ce malgré tous les rectificatifs déjà parus. Elle constitue donc l’une des pierres d’achoppement du débat sur la Collaboration et l’Épuration. De plus, l’inexactitude manifeste relevée sur un point qui importait autant à Alice Kaplan n’augurait rien de bon quant à une étude précise de l’ensemble de son ouvrage. De grands connaisseurs de la vie et de l’œuvre de Robert Brasillach étaient plus à même que moi de pointer les autres bourdes et lacunes plus ou moins volontaires du livre d’Alice Kaplan, et ils ne s’en sont pas privés, tant elles sont nombreuses, sans rencontrer cependant le moindre écho dans les médias dominants. Pourtant, seule une mise au point, et non un simple rectificatif en bas de page, dans un grand journal ou dans une revue suffisamment prestigieuse et peu suspecte de complaisance envers le négationnisme pourrait permettre de s’en défaire une fois pour toutes, ou à tout le moins de replacer le débat sur de bons rails.
Le rédacteur en chef de Tripes eut la gentillesse de m’adresser une deuxième lettre, encore plus embarrassée que la première, où il me déclara qu’ “ une sorte d’erratum ”, ce à quoi il réduisait mon texte, devait paraître dans le journal où a paru l’erreur. Je me fis alors un devoir de lui faire savoir que je me tenais à sa disposition pour organiser l’autodafé de tous les exemplaires de sa revue dans lesquels figurent des réponses indignées aux attaques dont est fréquemment l’objet dans des livres, des journaux ou dans des revues concurrentes le fondateur de la sienne, ces réponses ne pouvant qu’être fautives à ses yeux, puisque contraires à ses principes. Quant au directeur de Comment taire, il m’a très aimablement fait savoir en début d’année qu’il avait communiqué mon texte “ A trop vouloir prouver… ” à trois membres du comité et qu’il pensait pouvoir me dire en mars s’ils le publieraient. J’attends toujours, malgré deux relances.
Alors oui, je n’ai en fin de compte donné l’article “ A trop vouloir prouver... ” aux ARB que faute d’avoir réussi à le publier dans une revue dont le prestige sur la place parisienne lui aurait valu d’être immanquablement remarqué. Mais je tiens à souligner que j’ai tout lieu de m’en réjouir, et ce essentiellement pour deux raisons. La première est que cela m’a permis, en apportant une petite contribution à l’œuvre entreprise par les ARB, de leur rendre un peu de ce que je leur dois en ce qui concerne l’une des figures majeures des lettres françaises au XXe siècle, c’est-à-dire l’accès à une documentation fort riche, constituée en particulier par la reproduction de nombreux articles de Robert Brasillach jamais repris en volume, par des analyses pointues et par des revues de presse qui s’efforcent d’être les plus exhaustives et les plus impartiales possible. Et là est la deuxième raison pour laquelle, non seulement je n’ai pas craint, mais c’est avec confiance que j’ai confié mon texte à Philippe Junod. Car il est écrit dans le bulletin n°109 des ARB que “ les articles de presse ” y sont “ recensés ” “ sans le moindre esprit de censure ”. Je l’avais déjà constaté en consultant la collection des Cahiers des Amis de Robert Brasillach (par exemple à propos des polémiques suscitées par les représentations de la Reine de Césarée en 1957) ; je puis désormais en témoigner pour l’avoir moi-même vérifié en ce qui concerne mon propre texte, dont pas le moindre bout de phrase, même parmi ceux qui n’étaient guère favorables à Robert Brasillach, n’a été coupé ou altéré. Il en va de même des autres textes du numéro, dont, par la force des choses, beaucoup lui sont pour le coup d’un bout à l’autre très défavorables.
En ce qui me concerne, il n’entrait pas dans mon propos d’être favorable ou non à qui que ce soit, d’entreprendre de réhabiliter, d’encenser, de condamner, de maudire ou de dénigrer telle ou tel. L’objet de mon article était de montrer le peu de scrupules avec lesquels beaucoup de journalistes et d’intellectuels en renom se forgent leur opinion, que l’on ne saurait dès lors qualifier de point de vue.
Un véritable point de vue ne craignant pas de se confronter à celui d’autrui, je voudrais ajouter quelques compléments à la revue de presse figurant dans le numéro 109 du Bulletin des ARB, en me permettant de commencer, non par un article mais par l’opinion d’un ami. Celui-ci trouve que la version intégrale de la fameuse phrase de Robert Brasillach est encore plus terrible que sa version allégée. S’y exprimerait un cynisme des plus abjects, y compris si Robert Brasillach ignorait le sort des Juifs, puisqu’il ferait mine de se soucier des familles juives et oserait invoquer “ l’humanité et la sagesse ” alors qu’il approuverait leur déportation Dieu sait où. J’ai quant à moi tellement lu et relu cette phrase afin d’essayer de la comprendre au mieux, la plupart du temps à travers des citations erronées, qu’il m’est désormais quasiment impossible de déterminer ce que Robert Brasillach avait en tête à ce moment-là, ce qu’il a réellement voulu dire. Or, dorénavant, même le retour au texte originel (qui, certes, ne résout jamais définitivement la question de l’interprétation, mais qui est en tout état de cause une condition sine qua non de son honnêteté), est inopérant, comme si celui-ci était irrémédiablement contaminé par les multiples falsifications dont il a été l’objet.
Je me devais cependant de livrer cette interprétation au lecteur, celle qui m’a sur le coup le plus ébranlé. Quoi qu’il en soit, une chose reste certaine : la manipulation d’un texte présente l’avantage de simplifier les choses en lui donnant le sens qui convient au parti pris que l’on adopte ; par contrecoup, elle parasite son appréhension par ceux qui désirent juger sur pièce, pour savoir ce qu’il en est vraiment. A cet égard, la source la plus certaine de confusion est le recours à la paraphrase, procédé particulièrement propice à la déformation et à l’amalgame , dont le roi des cuistres Antoine Perraud s’est chargé de donner un remarquable exemple à l’occasion de la sortie du livre d’Alice Kaplan :
“ On déchiffre à quel point Brasillach fut “ meilleur ” nazi que prosateur, fourguant son talent non dans des églogues et des historiettes en vertu desquelles on prétendit le sauver, mais plutôt dans des articles carnassiers enjoignant de ne jamais oublier les enfants lors des rafles de Juifs et dénonçant avec jouissance tous ceux qui risquaient leur peau entre 1940 et 1944. ”
Les multiples manipulations auxquelles a donné lieu cette phrase de Robert Brasillach auront eu au moins un effet pervers, quelles que soient les intentions (bonnes, mauvaises ou inexistantes, là n’est pas la question) de ceux qui s’y sont livrés. Elles auront donné l’occasion à Robert Faurisson de faire la leçon au journal Le Monde (il est vrai grand spécialiste en réécriture et troncature des textes d’autrui à des fins partisanes) dans une “ lettre à M. Lesourne [alors directeur du Monde] et à Patrick Kéchichian ”, ce dernier ayant signé un article intitulé “ Brasillach révisé ” dans lequel il reprenait le bout de phrase rituel. Le Monde s’est abstenu de publier la lettre de Robert Faurisson. L’Association des Anciens Amateurs de Récits de Guerres et d’Holocauste (AAARGH) s’est en revanche fait un plaisir de la reproduire sur son site Internet, en l’agrémentant de l’objet suivant : “ les mensonges du Monde… (7 février 1992, p.25) ” .
Valérie Igounet, docteur en histoire de l’Institut d’Études Politiques de Paris, a cité une partie de cette lettre dans son livre Histoire du négationnisme en France , en omettant l’adresse du site où elle était allée la piocher (sans doute pour ne pas faire de publicité à l’AAARGH, qu’elle se sent tout de même obligée de mentionner, en semblant ignorer qu’une simple recherche à l’aide d’un quelconque moteur ad hoc permet de la retrouver). Valérie Igounet se garde de reprendre la conclusion sarcastique de Robert Faurisson dans son adresse au Monde : “ Bravo pour vos mensonges. Merci pour ma collection. ” Son but est en effet très différent. Il n’est pas de rectifier une erreur, comme on pourrait s’y attendre dans un livre de dénonciation du négationnisme, mais au contraire de mettre sur le compte de négationnistes (ou de personnalités d’extrême-droite) la rectification d’une erreur, qui n’en serait donc pas une, puisque de la bouche de tels personnages ne peuvent bien évidemment sortir que des contrevérités.
La manipulation étant ici introduite de façon un peu plus retorse que d’ordinaire, elle mérite qu’on s’y arrête. Valérie Igounet cite deux fois la phrase de Robert Brasillach, la première occurrence (page 38, note 2) renvoyant à la seconde : “ C’est dans Je suis partout (25 septembre 1942) que Robert Brasillach écrira cette phrase terrible, quelques mois après la rafle du Vel d’Hiv’ : "Il faut se séparer des Juifs en bloc et ne pas garder de petits." Pour l’interprétation de ces propos par Robert Faurisson et Martin Peltier (alors directeur de la rédaction de National Hebdo), cf. infra, p. 592-593, n. 133, 134. ” Or, autant Valérie Igounet recourt ici à la coupure habituelle du texte de Robert Brasillach afin de mieux nous convaincre qu’il s’agit d’une “ phrase terrible ”, autant, en pages 592-593, elle a fidèlement recopié la phrase de Robert Brasillach telle que Robert Faurisson la citait dans sa lettre au Monde, de manière bien plus correcte, quoique imparfaitement (notamment parce qu’elle comprend une erreur que nous avons déjà signalée à propos de Jean-Marc Théolleyre : la substitution de “ tout ” à “ tous ” ). Valérie Igounet invite ensuite le lecteur à comparer l’ “ interprétation historique ” que donne Robert Faurisson “ de tels propos ” avec “ celle de l’extrême droite française ”, les deux se rejoignant “ totalement ”. Les voici, telles que Valérie Igounet les cite :
- p.592-593 : "Brasillach, tout comme Laval et les autorités religieuses juives, catholiques, protestantes, jugeait inhumaine la dislocation des familles. Je rappelle qu’on est allé, par la suite, jusqu’à faire voter des adultes juifs sur le point de savoir s’ils voulaient partir avec les enfants ou laisser ces enfants sur place en France."
- p.593, note 134 : “ Dans National Hebdo (18-24 décembre 1997), Martin Peltier explique les mêmes propos de Robert Brasillach en ces termes : “ Cela donne tout son poids d’humanité à la phrase de Brasillach sur les "petits" : contrairement à l’interprétation ignoble qu’en ont donnée certains faussaires professionnels, il ne préconisait pas le massacre des innocents, il demandait qu’on n’ajoute pas, aux rigueurs de la déportation, la séparation des familles. ” ”
Que désigne donc “ cela ”, que Valérie Igounet a jugé superflu et qui ne renvoie donc à rien dans son livre ? Pour finir (de manière hélas probablement provisoire, car nul doute que la phrase fatidique n’a pas fini de servir), citons in extenso ce qui précédait immédiatement “ cela ” dans la chronique de Martin Peltier, plutôt que de le paraphraser :
“ Au procès Papon, on examine le cas d’une juive hongroise inscrite dans un convoi pour faire nombre sous une fausse nationalité – car la nationalité hongroise était alors protégée. Voilà une information. Autre information, et capitale, celle-là : le fils de la déportée avait 11 ans à l’époque et il raconte qu’en rentrant de l’école, il trouva un mot griffonné par sa maman : “ Viens me rejoindre au commissariat. ” Elle ne lui dit pas “ Va-t-en, disparais, fuis ”, mais “ Viens me rejoindre ”. Cela clôt le débat sur ce que l’on savait ou ne savait pas à l’époque de la "shoah" : cette déportée ne savait rien : si une mère craint, ne serait-ce que très vaguement, qu’on l’envoie à la mort, dit-elle à son fils de la rejoindre ? Au moment de partir vers un lieu d’internement, elle voulait simplement être avec lui. ”


Pascal Manuel HEU.

 

ARTICLE PARU DANS "L'EXPRESS", (F), 11.10.01

Brasillach : questions sans réponse

L'éclat du supplice a déplacé les bornes de l'oubli. L'affaire Brasillach n'est pas seulement le procès le plus retentissant de la Libération, ce n'est pas seulement l'histoire d'une exécution ? cet écrivain de 35 ans qui, au petit matin, dans un fossé du fort de Montrouge, tombe sous les balles en criant: " Vive la France quand même ! " Brasillach parce qu'il a été fusillé (qui se souvient du procès de Rebatet, qui fut gracié continue de remuer ses mystères et ses questions, comme si la mort n'avait pas mis un point final à sa vie. Après l'avocat Michel Laval, auteur d'un Brasillach ou la trahison du clerc, une historienne américaine, Alice Kaplan, dont le père avait siégé comme procureur au procès de Nuremberg, se penche aujourd'hui sur cette bouche d'ombre.
Intelligence avec l'ennemi. Le procès Brasillach retrace l'itinéraire d'un intellectuel qui court librement à sa perte. C'est aussi une enquête sur un procès et un regard rétrospectif sur une justice menée à grand train, comme toutes les justices .de guerre. Le procès de l'écrivain commence le 19 janvier 1945 à 13 heures, le verdict est rendu le même jour, six heures plus tard, et Brasillach est fusillé le 6 février. Sur cette scène brève, quelques personnages apparaissent, emmenés par deux maîtres de l'éloquence, Jacques Isorni, le célèbre avocat, et Reboul, l'efficace procureur. Une anecdote nous rappelle que l'Histoire est un roman : Reboul est locataire d'un appartement qui appartient à Isorni, les deux hommes sont voisins et amis. On reconnaît Merleau?Ponty et Simone de Beauvoir dans les rangs du public. Alexandre Astruc, de Combat, et Madeleine Jacob, de Franc-Tireur, se tiennent sur les bancs de la presse. Il y a aussi des visages plus flous, déjà presque effacés par le temps, à jamais disparus d'un monde où ils n'ont jamais tenu une grande place, comme les quatre jurés de la cour. Debout dans le box des accusés, Brasillach, petit, légère pointe d'accent méridional, qui ne dit pas tout mais ne renie rien.
Brasillach ou l'intelligence pervertie. Normalien, compagnon de khâgne de Roger Vailland, ami de Claude Roy, qui partagea un temps ses idées, c'est un homme encore jeune avec déjà une solide réputation. En tant qu'écrivain, il a logé son talent dans son oeuvre critique plus que dans .ses romans. On lui doit aussi la première histoire du cinéma jamais écrite. C'est ce lecteur érudit, sensible, sentimental, capable de vacheries, journaliste infatigable, qui se range dans le camp du fascisme français en rejoignant la rédaction de Je suis partout, où il ne se prive de rien. Dénonciations, menaces ad hominem, imprécations antisémites composent semaine après semaine un bréviaire de la haine. Le procureur n'a pas à se fatiguer pour exhiber quelques perles de venin. Citons la plus connue, la plus terrible aussi : " Il faut se séparer des juifs en bloc et ne pas garder de petits. " L'histoire de ce procès nous rappelle qu'il y a des mots qui tuent.
Plus d'un demi-siècle après, une double évidence s'impose. Un homme qui a fait son métier des mots est puni à mort pour ce qu'il a écrit et c'est la justice qui passe. Cette justice est imparfaite: Brasillach avait refusé le tourisme de survie du côté de Sigmaringen, il a payé pour les autres, un an plus tard, il aurait été gracié. L'obscurité qui demeure est celle qui entoure la chute de Brasillach. Dans le Dictionnaire amoureux de la Grèce, Jacques Lacarrière, peu suspect d'amitiés fascistes, citait l'Anthologie de la poésie grecque de Brasillach. Alice Kaplan la range un peu vite, à l'américaine, au rayon gay. Oublions le sexe, retournons au texte comme nous y invitait Lacarnère : " Brasillach évoque l'âge d'or de l'humanité, quand la parole des poètes, plénière et nue, ignorait l'usure des mots et des images. " Voilà le mystère et voilà la question, le pays d'incertitude où nous mène le livre de Kaplan : comment la barbarie peut?elle à ce point coexistes avec la culture ? Pourquoi les humanités ne protègent-elles pas des inhumanités ? Par quelle chimie de l'âme un homme qui fait son miel de Pindare et de Sophocle devient-il un salaud ?

 

ARTICLE PARU DANS "TENDANCES", (B), 8.11.01

Brasillach

Rebatet, Cousteau et tous les "durs" de la collaboration journaliste doivent une fière chandelle à Brasillach qui " les a sauvés en mourant le premier ". N'ayant pas fui à Sigmaringen comme les autres, il est pris le premier. Jacques Isorni, son avocat, ne fait rien pour retarder le procès de son client. Première erreur : quelques mois plus tard, les tribunaux se montreront moins répressifs. Isorni voulait aussi un "beau procès", avec des envolées littéraires auxquelles les jurés, tous issus de la Banlieue ouvrière, étaient évidemment imperméables. Deuxième erreur, Une passionnante enquête qui, au passage, tord le cou à quelques mythes dont aujourd'hui encore, se repaît l'extrême droite.