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Sommaire :
- Le procès d'un collabo,
BRASILLACH AU PIED DE LA LETTRE, (Le Nouvel Observateur,
25-31 octobre 2001)
- "La suite dans les idées", émission
radio du 16/10/01, avec Alice Kaplan, à propos du livre
"Intelligence avec l'ennemi" sur France Culture
- Notes complémentaires "A trop vouloir
prouver..." paru dans le bulletin des ARB, par Pascal Manuel
HEU
- ARTICLE PARU DANS "L'EXPRESS", (F),
11.10.01: "Brasillach : questions sans réponse"
- ARTICLE PARU DANS "TENDANCES", (B), 8.11.01
: "Brasillach"
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Le procès d'un
collabo
BRASILLACH AU PIED DE LA LETTRE
(Le Nouvel Observateur, 25-31 octobre 2001)
Seul écrivain fusillé en 1945 pour « intelligence
avec l'ennemi « , Robert Brasillach continue d'alimenter
les débats sur la responsabilité des intellectuels.
Alice Kaplan, une universitaire américaine, détaille
ce procès historique
I1 ne faut pas fusiller les mauvais
garçons, surtout quand ils ont 35 ans, une voix méridionale
et du cran face au peloton, car ils deviennent des mythes. Il
ne faut pas tuer la jeunesse, même quand elle s'est égarée
et avilie, car elle continue de fasciner, d'entraîner et
de séduire, avec son sourire d'ange, les vieux démons.
Il fallait d'abord juger l'auteur de Comme le temps passe, ensuite
le laisser vieillir à l'ombre de ses souvenirs nauséabonds,
de ses fautes et, qui sait, de ses remords. Un fruit pourri finit
toujours par tomber de l'arbre. Tout au contraire, la France de
1945 a offert à Robert Brasillach de quoi contester un
verdict historique et entretenir sa mémoire. En vrac :
un procès expéditif, à peine six heures,
une manière de course effrénée contre la
montre et pour la mort ; une condamnation sans appel prononcée
par des juges qui avaient servi sous Vichy; une pétition
d'écrivains illustres, et de tous bords (Camus, Paulhan,
Mauriac, Claudel, Colette, Valéry), demandant sa grâce,
en vain; le refus glacial du général de Gaulle,
à qui l'on aurait remis un dossier comportant une photographie
du coupable en uniforme de la LVF, alors qu'il s'agissait en vérité
de Jacques Doriot; et puis l'exécution au fort de Montrouge,
où Brasillach refusa qu'on lui bandât les yeux et,
avant de s'écrouler, s'écria
« Vive la France quand même ! »
Il suffit de rappeler, parmi cent autres exemples, que la peine
encourue par René Bousquet, chef de la police parisienne
et grand ordonnateur de la rafle du Vel' d'Hiv', se réduisit
à deux maigres années de « dégradation
nationale » pour mesurer combien la condamnation à
mort du jeune écrivain figure, à la Libération,
un tonitruant cas d'espèce. Brasillach, seul, a payé
pour tous les autres. Céline s'est éteint tranquillement
à Meudon, en 1961, et Rebatet, dans son lit moelleux et
sur ses vieux « Décombres », en 1972.
Ce qui devait donc arriver arriva. Au milieu des années
80, qui virent la consécration de Le Pen, élu avec
11 % des voix au Parlement européen de Strasbourg, et l'éclosion
du bon chic
collabo dans la vie littéraire parisienne, non seulement
on sortit Brasillach de l'oubli, mais on travailla aussi à
le réhabiliter. Par un classique glissement de sémantique,
d'écrivain collaborationniste il devint un « martyr
de l'épuration ». Chez Robert Laffont, éditeur
ayant pignon sur rue, Anne Brassié, critique littéraire
dans la presse d'extrême droite, signa une mémorable
biographie de son héros intitulée Robert Brasillach
ou Encore un instant de bonheur. Elle y développait l'idée
que le brillant normalien était aussi aimable que René
Clair, qu'il « aimait la mer, le soleil, les jardins et
les rues de Paris ». Elle absolvait son antisémitisme
au prétexte qu'il était « de raison »
et non « d'instinct », comme chez Rebatet. Et elle
tenait pour une preuve d'humanisme irréfutable l'éditorial
de Je suis partout dans lequel, en 1942, Brasillach plaidait pour
l'arrestation, sans distinction, des familles juives : «
Il faut se séparer des juifs en bloc et ne pas garder de
petits. »
En cette même année 1987 paraissait, aux Editions
du Rocher et sous le titre Brasillach et la génération
perdue, un collectif d'hommages rédigés, avec des
accents lyriques, par Pierre Sipriot, Thierry Maulnier, Bernard
George, Jean Anouilh, Jean Marc Varaut et surtout Maurice Bardèche,
qui écrivait : « Je ne trouve rien d'aberrant ni
même d'étonnant dans la conduite dé Robert
Brasillach. Je ne ressens absolument pas son attitude comme un
engagement politique, je la vois comme un simple choix, celui
du bon sens. » Qui était Maurice Bardèche
? Le beau frère, le meilleur ami et le légataire
testamentaire de Brasillach, l'éditeur de ses OEuvres complètes
au Club de l'Honnête Homme (ça ne s'invente pas),
et le créateur de la revue Défense de l'Occident,
dans laquelle, jusqu'à sa mort en 1998, il publia des articles
négationnistes dont celui tristement célèbre
de Robert Faurisson : « le Problème des chambres
à gaz ».
Quinze ans ont passé depuis cette tentative, sinon de sanctification,
du moins de banalisation. Brasillach ne sent plus le soufre. Des
extraits de son oeuvre sont publiés dans des manuels scolaires.
C'est la même Anne Brassié que le « Dictionnaire
des lettres françaises » (Livre de Poche) a requis
pour rédiger, en 1998, la notice consacrée à
Brasillach. On trouve ses romans en librairie : ce sont, à
l'exception des Sept Couleurs, des succédanés vaporeux
du Grand Meaulnes où l'enfance est toujours perdue et la
femme, inatteignable. Son Anthologie de la poésie grecque
est citée par Jacques Lacarrière dans son dernier
livre; il a raison, c'est sans doute ce que Brasillach a fait
de mieux, avec sa Présence de Virgile, son portrait de
Corneille et Notre avant guerre, témoignage sur la vie
des jeunes intellectuels des années 30.
Une universitaire se charge aujourd'hui, il était temps,
de réfuter les hagiographies de ces années Mitterrand,
pardon, Front national. Elle s'appelle Alice Kaplan. Son père
siégea comme procureur au procès de Nuremberg. Son
livre a les défauts et les vertus des enquêtes à
l'américaine. Le principal défaut: une façon
linéaire de raconter l'occupation allemande, le milieu
littéraire ou la libération de Paris comme si le
lecteur était un élève de CM2. La principale
vertu : une opiniâtreté qui l'a conduite à
retrouver les articles les plus compromettants (expurgés
avec soin par Maurice Bardèche des prétendues «
ouvres complètes ») et à établir, pour
la première fois, la biographie des quatre jurés
qui prononcèrent la sentence de mort. Mais le principal
mérite de cet essai est son équanimité. Entre
le délire révisionniste des thuriféraires
de Brasillach et la violence de contempteurs qui n'étaient
pas nés en 1945, Alice Kaplan met à jour, avec objectivité
et sans morale d'escalier, le dossier de l'accusé.
Tout plaide contre lui. Hitlérien dès 1936, antisémite
forcené (il compare les juifs à des singes), adorateur
transi de la Wehrmacht, fier de «coucher avec l'Allemagne
», Brasillach est un fasciste exemplaire. Il est né
pour faire mal et doué pour l'anathème. Romancier
à l'eau de rose mais journaliste au vitriol, il ne brille
que dans la détestation de son époque, la haine
de ses contemporains, l'outrance verbale. A 30 ans, il a déjà
l'âme d'un délateur. Prisonnier en 1940 dans un oflag,
il désigne les juifs qu'il convient de faire taire ou d'expulser.
Rédacteur en chef de Je suis partout (qui tirait à
300 000 exemplaires !), il imprime noir sur blanc les noms et
adresses de résistants, de gaullistes, de juifs. Dans ses
propres articles, il soupçonne la Sorbonne d'abriter des
enseignants engagés dans des mouvements «terroristes
», accuse des lycéens de Lakanal d'avoir arraché
un portrait de Pétain et un petit village de l'Hérault
d'avoir ridiculisé le Maréchal lors d'un 14 Juillet.
C'est peut-être ce qu'il y a de pire, chez cet allié
substantiel de la Kommandantur, chez cet indic à binocles
: le plaisir de la dénonciation, l'orgasme du mouchard,
l'âme d'un Judas, et la volonté de nuire. Donc de
tuer.
Mais Alice Kaplan rappelle aussi ce qui, à l'heure de la
défaite, le distingue de beaucoup d'autres écrivains
collabos. Il ne s'est pas enfui à Sigmaringen ni à
Baden Baden. Pour que sa mère fût libérée,
il s'est livré lui même à la police. Et bravache,
inconscient, insensible, ou trop stendhalien (« Je ne vois
que la condamnation à mort qui distingue un homme, c'est
la seule chose qui ne s'achète pas », pensait Mathilde
de La Mole), il a assumé la responsabilité entière
de tous ses écrits et il ne s'est jamais renié quand
il fut jugé, le 19 janvier 1945. Jugé ? Le mot convient
mal. A peine est il question d'antisémitisme. Le procureur
Marcel Reboul fonde plutôt son réquisitoire, tissé
de pesantes métaphores, sur le désir homosexuel
que Brasillach aurait toujours éprouvé pour l'Allemagne
nazie. Et l'avocat Jacques Isorni donne à l'excès
dans la mauvaise littérature de prétoire («
Les peuples civilisés fusillent ils leurs poètes
? »).
En vertu de l'article 75, Brasillach est donc accusé de
s'être rendu coupable du crime d'intelligence avec l'ennemi.
Dans la foule, un homme crie : « C'est une honte ! »,
l'accusé rétorque : « C'est un honneur! »
Trois semaines plus tard, il est fusillé. On ne connaîtra
la réalité des camps d'extermination qu'au printemps.
Qu'en savait exactement l'auteur de la Conquérante ? N'avait
il pas écrit, dès le 6 novembre 1944, que la déportation
avait pour but « la mort, pure et simple » ? Alice
Kaplan a raison de rappeler que « les premiers procès
d'épuration ne s'intéressèrent pas à
la question du génocide, de la complicité dans la
déportation des juifs; ils tournaient autour du crime de
trahison ». Aujourd'hui et Simone de Beauvoir fut la première
à le suggérer , il serait sans doute condamné
pour crime de plume contre l'humanité. Mais le point de
vue rétrospectif convient mal à un tel procès,
et l'erreur la plus lourde serait évidemment d'attribuer
au Brasillach de 1945 le négationnisme que proclamait son
beau frère dans les années 80.
Si le procès tel que le raconte fort bien Alice Kaplan
paraît d'un autre temps, si la peine de mort n'est plus
chez nous qu'un sombre souvenir, et si les romans doucereux de
cet écrivain dévoyé ont terriblement vieilli,
la force symbolique qui continue de s'attacher à sa mort
demeure bien actuelle. Dans un pays où la littérature
impose encore le respect, cette exécution n'en finit pas
de rappeler aux intellectuels tentés par l'action politique
et guettés par l'irresponsabilité qu'ils sont redevables
devant l'Histoire de ce qu'ils ont pensé, de ce qu'ils
ont écrit, de leur obstination à ne pas reconnaître
leurs erreurs et de ce que leurs lecteurs ont cru devoir prendre
à la lettre. Car les mots peuvent tuer, aussi. Comme ils
peuvent pardonner...
Il est bientôt 19 heures, la nuit tombe sur le Palais de
Justice quand Marcel Reboul, sur le ton soudain de la confidence,
termine son réquisitoire en fixant droit les yeux d'un
Brasillach amaigri, enfantin, inflexible. Et le regret accablé
du procureur résonne, un demi siècle plus tard,
comme le bourdon fêlé d'une cathédrale : «
J'ai cherché un mot de pitié et je n'ai rien trouvé
parce qu'il n y avait rien... , j'ai compris que vous étiez
seul, seul avec votre talent magnifique qui était inutile
parce qu'il n'était pas miséricordieux, j'ai compris
qu'il fallait que je me lève pour accomplir mon devoir,
car si je ne l'avais pas fait, trop de voix d'outre tombe auraient
pu chuchoter à mon oreille ce mot terrible que vous avez
préparé pour d'autres: "Qu'attend on ?"
»
JÉROME GARCIN
« Intelligence avec l'ennemi.
Le procès Brasillach H, par Alice Kaplan, traduit de l'anglais
par Bruno Poncharal, Gallimard, 310 p., 147,59 F (22,50 6).
LA SUITE DANS LES
IDÉES
France-Culture, 16 octobre 2001, 12 h / 12 h 30
(retranscription par Pascal Manuel
Heu, à partir d’un enregistrement sur cassette aimablement
communiqué par France-Culture)
• Sylvain Bourmeau (Les Inrockuptibles
; animateur de l’émission) :
Émission d’histoire aujourd’hui à «
La Suite dans les idées », et aussi autour du poids
de l’histoire d’une certaine manière puisqu’à
12 heures 45, avec Julie Clarini, on reviendra sur le 17 octobre
1961, au moment où l’on commémore d’une
certaine façon ce qui s’est passé ce 17 octobre
à Paris.
On essaiera de poser une question complexe qui est celle des liens
possibles entre l’absence de reconnaissance officielle de
ce qui s’est passé le 17 octobre 1961 d’une part
et d’autre part le comportement de certains jeunes qui, par
exemple, ont récemment sifflé la Marseillaise lors
du match France-Algérie, ou encore peut-être de certains
de ces mêmes jeunes qui peuvent éventuellement être
fascinés par la figure de Ben Laden. En gros, on essaiera
de faire un lien, aussi subtil et compliqué soit-il, entre
l’absence d’histoire coloniale dans la République
française, en tous les cas dans une partie de l’enseignement
depuis longtemps, et puis la façon dont certains peuvent
appréhender les événements qui se déroulent
aujourd’hui.
Ce sera donc la deuxième partie de l’émission
avec Julie Clarini, et avec Véronique Nahoum-Grappe, Madeleine
Rebérioux, Dominique Jamet et Benjamin Stora.
Mais, pour commencer « La Suite dans les idées »,
on va parler d’une autre histoire, de celle de Robert Brasillach.
On va parler de Robert Brasillach parce qu’un livre est consacré
au procès Brasillach, Intelligence avec l’ennemi. C’est
un livre d’Alice Kaplan. Alice Kaplan qui enseigne aux Etats-Unis,
à l’Université de Duke où elle a créé
un centre d’études romanes et francophones. On lui
doit déjà un certain nombre d’ouvrages, d’essais
sur les intellectuels français et le fascisme. Là,
dans ce livre publié aux éditions Gallimard, elle
revient donc sur un moment clé dans la vie intellectuelle
et politique française : ce procès Brasillach.
Pour en parler aujourd’hui : Alice Kaplan et puis Anne Simonin,
qui est historienne et chargée de recherches au C.N.R.S.,
et qui travaille notamment sur la littérature et les questions
d’édition et de monde littéraire.
Alors, je disais, Alice Kaplan, que votre livre retrace en fait
l’itinéraire depuis ses années de formation
et jusqu’à son exécution en 1944, exécution
précédée d’un procès qui a été
extrêmement important parce que Brasillach est, vous le rappelez,
le seul écrivain reconnu à avoir été
exécuté au moment de la Libération. Il est
de ce point de vue là assez unique. Probablement d’ailleurs,
s’il avait été jugé un peu plus tard,
dites-vous, et on reviendra aussi sur cette question, peut-être
n’aurait-il pas été condamné de la même
manière.
En tous les cas, au-delà du procès lui-même,
et ce sont des questions que j’aimerais qu’on aborde
ici alors qu’elles sont peut-être moins, d’une
certaine manière, présentes dans votre livre qui,
lui, se focalise sur le procès, le cas Robert Brasillach
a été extrêmement important et continue d’une
certaine manière de l’être dans la vie intellectuelle
et politique française. Et il est intéressant d’y
retourner au regard aussi de la manière dont l’historiographie
française a évolué sur toute cette période,
parce que les choses sont de ce point de vue extrêmement frappantes.
Alors, je voudrais commencer par vous demander pourquoi vous, vous
pensiez qu’il y avait besoin et que c’était extrêmement
utile de regarder précisément la trajectoire de Robert
Brasillach et très précisément ce qui s’était
passé dans ce procès. Vous notez qu’en dehors
d’un livre de Michel Laval, tous les livres consacrés
à Brasillach publiés jusqu’à présent
en France étaient des livres apologétiques, et donc
: est-ce que c’est avant tout ça qui vous a conduit
à mener cette enquête et à publier ce livre
?
• Alice Kaplan :
Oui, en tant à la fois qu’historienne et littéraire,
ce procès m’intéresse énormément.
Je pense que c’est le seul écrivain notoire fusillé.
Il y en a eu d’autres. Il y a eu Paul Chack, il y a eu Suarez
qui écrivaient des livres. Mais Brasillach est le seul qui
a laissé derrière lui une œuvre littéraire.
Qu’est que ça veut dire : fusiller quelqu’un
défini comme écrivain ?
Ensuite, en lisant tout ce qu’on avait écrit sur le
procès Brasillach, j’étais très frappée
par le fait que Brasillach était pour ainsi dire seul dans
la salle quand on décrivait le procès. Et je voulais
dans mon livre repeupler la salle des assises, parce qu’un
procès comme ça a un contexte. Il y avait le procureur
; il y avait l’avocat de la défense ; il y avait des
jurés, ces gens entièrement inconnus ; et chacun avait
une histoire pendant la Seconde Guerre mondiale tandis qu’on
ne connaissait que les réactions de Brasillach.
• Sylvain Bourmeau :
Anne Simonin.
• Anne Simonin :
Oui. D’ailleurs votre livre n’est pas un livre sur Brasillach
: c’est un livre sur le procès, avec un chapitre que
je trouve tout à fait intéressant, et très
très neuf par rapport à l’historiographie, consacré
en particulier aux jurés, puisque vous faites le portrait
en gros des quatre jurés qui, avec le commissaire du gouvernement,
ont jugé Robert Brasillach.
Alors, je commencerai presque votre livre par la page 249, qui est
la dernière, où vous dites : Brasillach était-il
coupable ? Oui. Aurait-il dû être fusillé ? Non.
Est-ce que, Alice Kaplan, ça veut dire que vous souhaitiez
refaire le procès de Robert Brasillach et... enfin pourquoi
est-ce que vous éprouvez le besoin de prendre cette position-là,
ce qui est très étonnant pour un historien français
?
• Alice Kaplan :
Oui, absolument. A mon avis, ce n’est pas parce qu’on
cache sa position qu’on n’en a pas.
• Anne Simonin :
Absolument.
• Alice Kaplan :
Et c’est peut-être une réaction. Chaque lecteur
doit se faire une opinion du procès et j’ai décidé
de donner mon opinion à la dernière page. Je pense
que c’est la seule fois où j’interviens. Je sais
que ça ne correspond pas aux habitudes ou aux formules de
l’historiographie française, mais je pense que, pour
moi, l’objectivité c’est de dire clairement sa
position. C’est plus honnête de la dire que de la cacher.
Et puis, je tiens beaucoup à une honnêteté sur
les sources. Pour moi, une objectivité, c’est dans
les notes en bas de la page.
• Anne Simonin :
Vous avez mentionné tout à l’heure l’œuvre
de Robert Brasillach. Pourtant, en tant que spécialiste d’histoire
des lettres françaises, vous êtes très sévère
avec cette œuvre et on peut dire les choses un peu brutalement
: Brasillach, c’est quand même un romancier raté
dans les très très grandes largeurs. C’est quelqu’un
qui, dans toutes les années 30, ne comprend pas du tout la
problématique de la modernité, essaie désespérement
de se trouver un narrateur. Alors, il est avec, à distance,
il est à mi-chemin. Enfin, il est où il veut. Le résultat
est quand même terrible et, finalement, il réussit
dans deux genres dérivés : le journalisme, parce qu’il
est un formidable pamphlétaire, avec un genre très
particulier chez Brasillach. Moi, en vous lisant, je me disais :
ce garçon n’a jamais travaillé à «
Je suis partout », mais à « Je dénonce
tout le temps », c’est-à-dire que, dès
qu’il peut dénoncer quelqu’un, il est très
très content. Alors, dans les années 30, ça
pose déjà des problèmes. Dans les années
40, ça devient franchement tout à fait problématique,
d’autant plus que, même en camp de prisonniers, si je
vous suis, il a dénoncé des Juifs qui étaient
avec lui prisonniers en Allemagne. Il fallait y penser, il l’a
fait, et on se retrouve avec un monsieur qui excelle dans le genre
pamphlétaire et puis aussi dans le genre mémorialiste
d’une certaine façon, puisque, moi, vous me demanderiez
qu’est-ce que c’est Brasillach pour moi, je vous dirais
: « Notre avant-guerre ».
• Alice Kaplan :
Oui.
• Anne Simonin :
C’est-à-dire ce livre de mémoires inachevées
d’une certaine façon, qui est publié juste avant
la guerre.
• Alice Kaplan :
Il excelle dans la description des époques qui sont en train
de finir. Si vous voulez, il excelle dans une certaine écriture
nostalgique. Donc « Notre avant-guerre », qui est publié
juste après la défaite.
• Anne Simonin :
Et il fait aussi une histoire qui est restée une histoire
célèbre, qui est une histoire du cinéma.
• Alice Kaplan :
Oui. Et là, je dirais que ce livre est toujours très
lisible. Il y a des passages sur des auteurs que l’on retrouve
maintenant avec plaisir. Alors là, Brasillach n’était
pas seul auteur. Il y avait Maurice Bardèche, plus universitaire.
Ils l’ont écrit à deux.
• Sylvain Bourmeau :
Ce qui est frappant dans cette œuvre que là, on est
en train de décrire, c’est ce côté multi-facettes,
assez incohérente parce qu’il y a peu de choses en
commun entre ces romans qu’Anne Simonin qualifiait de ratés
dans les grandes largeurs et ce talent de dénonciateur, extrêment
efficace dans l’écriture. On n’est pas du tout
dans le même univers culturel, dans le même style d’écriture.
• Alice Kaplan :
J’ai parlé de double personnalité d’écrivain.
Mais est-ce le sentimentalisme l’autre côté du
maître d’attaque ? Il y a peut-être une cohérence,
une cohérence psychologique.
• Anne Simonin :
Qu’est-ce qui, avec votre regard d’Américaine,
parce qu’il est certain que nous en tant que Français,
là pour le coup, je crois que la nationalité joue
dans le rapport à l’histoire, Brasillach ça
reste une figure extrémement discutée et quand on
essaie de se dire, en essayant d’être le plus objectif
possible, effectivement vous dites : « Une histoire du cinéma
», 1935, la première du genre, est une histoire extrêmement
intéressante qu’on peut toujours relire au jour d’aujourd’hui.
Il y a un livre que vous ne mentionnez pas, un livre très
proche, enfin un livre sur les milieux du cinéma, qui est
« France la doulce » de Paul Morand.
• Alice Kaplan :
Oui, oui.
• Anne Simonin :
Un livre très antisémite, délirant, 1934.
Et puis, en vous lisant, je me suis fait une autre remarque. Monsieur
Rebatet, qui est aussi grand Collaborateur devant l’éternel,
aimait beaucoup et les chats et la musique et produit en 69 une
histoire de la musique qui est toujours considérée
comme un grand classique. Alors qu’est ce que ce serait que
cet amour de gens qui sont des Collaborateurs pour les arts, pas
forcément que pour la littérature parce que ce sont
des gens bien élevés, très bien éduqués
dans le cas de Brasillach ? C’est un Normalien, donc ça
fait partie des gens qui ont une vraie culture et en même
temps des gens qui se déchaînent d’un point de
vue dans l’antisémitisme et dans une lecture qui est
à la fois d’une naïveté, d’une bêtise
confondante en ce qui concerne le monde extérieur. Comment
on juxtapose ces deux choses là, une hyper-culture et une
vision politique qui est totalement sommaire ?
• Alice Kaplan :
Mais ça veut dire que la grande culture ne protège
pas contre la bêtise politique. Ça, je pense qu’on
le sait depuis longtemps.
• Sylvain Bourmeau :
On l’a su notamment au moment de la Seconde Guerre mondiale.
C’était quand même la grande leçon à
bien des égards de cette période. Mais c’est
vrai que c’est frappant parce qu’on a dans le cas de
Brasillach l’exemple de quelqu’un qui a été
Collaborateur mais pas du tout pour des raisons d’intérêt
personnel, matériel, de corruption, de couardise, de lâcheté,
que sais-je, mais un Collaborateur de conviction, et jusqu’au
bout. Et même vous allez jusqu’à dire : son art
oratoire aurait joué contre lui. Jusqu’au bout, jusqu’à
la fin de son procès, il a cherché à parler
le plus possible, ce qui évidemment allait se retourner contre
lui, pour essayer de justifier sa position et de trouver une cohérence
dans son attitude.
• Alice Kaplan :
Et après De Gaulle l’a dit : « le talent est
un titre de responsabilité, donc, dans un seul cas, je n’ai
pas grâcié ». Tandis qu’Henri Béraud,
dont le dossier juridique est plein de notes de restaurant, d’entretiens
avec des restaurateurs, des gens de la course à Lyon, lui
a été grâcié.
J’ai dit aussi dans le livre que Brasillach n’est pas
Eichmann, c’est-à-dire qu’il était fasciste
par désir et non parce qu’il suivait des ordres. Et
ça, c’est désolant.
• Anne Simonin :
Oui. Mais vous dites aussi à quel point, je reviens là-dessus,
sa vision... Enfin, je vais prendre un exemple précis. Brasillach
écrit en gros qu’il est pour la déportation
en bloc des Juifs, ce qui, en 1942 et en France, signifie qu’on
va déporter non seulement les adultes, mais aussi les enfants.
• Sylvain Bourmeau :
« Il faut se séparer des Juifs en bloc et ne pas garder
les petits. »
• Anne Simonin :
Bon.
• Alice Kaplan :
Voilà.
• Anne Simonin :
Quand on relit ça à la lumière des événements
en 1944 et 1945, et j’aime beaucoup ce que vous faites quand
vous montrez comment on sait finalement dès l’automne
44, il y a des choses qui sortent, ou le tout début de l’année
45, avant que Brasillach ne meure, l’existence des camps d’extermination
ne fait plus aucun doute.
A aucun moment, il n’y a un mot de remord, il n’y a
une remise en question de cette analyse et Brasillach, pendant son
procès, va plaider, parlant de la phrase qu’a redite
Sylvain Bourdeau, et qui est une phrase terrible, eh bien la politique
humanitaire. Alors, si vous voulez, si les mots ont un sens, ça
reste tout à fait étonnant.
• Alice Kaplan :
Oui, oui, c’est horrible.
Mais je crois que là c’était la politique de
Laval. Et Laval, c’était, dans l’analyse de Paxton
et Maurrus, que je trouve admirable ; ils disent : « c’est
un problème de relation publique pour Laval. » Il va
avoir des centaines de milliers d’orphelins, mais en France.
• Sylvain Bourmeau :
Pour prolonger ça d’une autre manière, vous
le rappelez dès le début de votre livre et vous y
revenez, ce qui nous frappe évidemment aujourd’hui,
après avoir lu Paxton, après avoir lu les travaux
des historiens qui ont commencé à paraître dans
les années 60 et jusqu’à aujourd’hui,
ce qui nous frappe, c’est de voir à quel point précisément
l’antisémitisme, la déportation des Juifs est
pratiquement absente du procès. Elle apparaît dans
le réquisitoire du procureur, mais ce n’est absolument
pas comme responsable de la déportation des Juifs ou pour
complicité de crimes contre l’humanité que Brasillach
est jugé. Brasillach est jugé, ainsi que le rappelle
le titre de votre livre, pour « intelligence avec l’ennemi
», pour crime de trahison.
• Alice Kaplan :
Pour avoir favorisé l’entreprise de l’ennemi.
• Sylvain Bourmeau :
Je dirais que c’est quelque chose de classique et qui peut
paraître, qui est beaucoup moins grave aujourd’hui à
nos yeux.
Ce qui est frappant, c’est que ce procès, il a lieu
en 44, la guerre n’est pas terminée : on n’a
probablement pas encore pris la mesure de ce qui s’est passé
pendant cette guerre. Quand même, c’est extraordinairement
frappant.
• Alice Kaplan :
Je ferai là référence à deux dates.
A l’ouverture du procès de Nuremberg, où le
représentant français, François de Montans,
dans son discours d’ouverture, ne parle pas de Juifs déportés
: il parle de la souffrance en général ; donc c’est
l’universalisme. Ensuite 1964, où la France décide
de mettre dans son code pénal cette idée de crime
contre l’humanité, imprescriptible.
• Sylvain Bourmeau :
Ce qui a permis les trois grands procès que l’on sait.
• Alice Kaplan :
Voilà. Et donc le crime contre l’humanité, en
tant que notion, n’existe pas au moment du procès Brasillach.
Pourtant, Reboul va beaucoup parler des dénonciations, dénonciations
contre des Juifs, des Résistants, des Gaullistes.
• Sylvain Bourmeau :
Sans pour autant, dites-vous, pouvoir établir la preuve manifeste
que les dénonciations de Brasillach ont conduit à
des déportations précisément. Et vous dites
que si on refaisait le procès aujourd’hui, peut-être
serait-il de toutes façons difficile de prouver un lien direct.
• Alice Kaplan :
Mais là, on est dans un problème de philosophie, entre
les mots et les choses. Est-ce qu’une adresse imprimée
dans « Je suis partout » de quelqu’un qui est
caché mène à la déportation de cette
personne ?
• Anne Simonin :
En tout cas, ça ne facilite pas sa disparition ou le fait
qu’elle puisse échapper aux autorités. Et c’est
vrai que ce que j’aime bien dans votre livre, c’est
la façon dont vous travaillez les détails, les heures
précises, les durées, les parcours. Et ça,
de dire qu’on publie des adresses dans « Je suis partout
», bon effectivement il faudrait refaire des listes... Mais
déjà avoir l’idée, en pleine guerre,
avec une occupation allemande, de publier les adresses des gens,
ça, fallait-il encore y penser. C’est là où
on est toujours très étonnés par ça.
Vous dites : « Brasillach pratique une sorte d’antisémitisme
de raison ». A un moment donné, son antisémitisme
va évoluer dans les années 30.
• Alice Kaplan :
Oui, il y a une différence entre les années 30 et
les années 40.
Dans les années 30, il va parler de quotas etc., mais il
laisse tomber cet aspect soi-disant rationel dès la guerre
et dès les lettres qu’il écrit dans son camp
de prisonniers, son antisémitisme devient très virulent.
• Anne Simonin :
Et l’on voit réapparaître la figure du Juif dans
les lettres privées, c’est-à-dire qu’il
est capable d’écrire à Bardèche : «
J’ai croisé un Juif dans le camp. » Enfin, ce
qui sont des choses très très étonnantes et
sont... Alors il y aurait... un antisémitisme sentimental
dans les années 30 ou presque national parce qu’il
va essayer de plaider...
• Alice Kaplan :
Je dirais plutôt national. Il va plaider par exemple que des
Juifs anciens combattants ne soient pas exclus de la nation.
• Anne Simonin :
Oui, mais ça, on retrouve la même chose dans les lois
de Nuremberg : la notion d’Aryens d’honneur. Il l’importe
des lois de Nuremberg.
• Alice Kaplan :
Oui, c’est ça.
• Anne Simonin :
Je crois que Klemperer a bien montré que tout le problème
du statut des Juifs, fait par les Nazis en particulier, était
la multiplicité et la diversité des statuts. Il n’y
a pas un statut unique comme il y aurait un statut de citoyen. C’est
la diversité des catégories qui crée tout le
temps des inégalités et des privilèges, et
va donc poser un énorme problème de rapports internes
dans la communauté juive.
Mais ensuite, qu’est-ce qu’il veut Brasillach par rapport
aux Juifs ? Leur éradication totale ? Leur déportation
hors de France ? Ou c’est même pas aussi cohérent
que ça ?
• Alice Kaplan :
Non, je ne crois pas. Il a une idée... Le problème
en faisant une analyse de Brasillach, c’est qu’il y
a beaucoup de gestes poétiques, sentimentaux, il est très
difficile de trouver quoi que ce soit de programmatique. Même
vis-à-vis du fascisme.
Donc, on peut parler d’une idée générale,
qu’il exprime dès les années 30 dans des discours,
qu’il faut à la France un national-socialisme.
• Anne Simonin :
A la française.
• Alice Kaplan :
A la française. Et que finalement le fondateur du national-socialisme,
ce n’est pas Hitler, c’est Maurras. Mais tout ça
ne tient pas parce que ce n’est pas un penseur politique,
pas un théoricien politique.
• Sylvain Bourmeau :
Alice Kaplan, il y a un autre point délicat du point de vue
méthodologique pour l’historien que vous abordez dans
votre livre, c’est l’aspect : la fascination que beaucoup
ont qualifiée d’homosexuelle pour le Troisième
Reich, qui est celle de Brasillach. En même temps, c’est
quelque chose d’important et encore une fois de difficile
à manier quand on travaille comme historien sur ces questions.
• Alice Kaplan :
Oui vraiment. Je crois que quelqu’un m’a demandé
si je n’étais pas politiquement correcte, donc Américaine
sur ce sujet. Et, pour moi, être politiquement correct, il
y a une autre façon de l’être, c’est de
ne pas en parler. Parce que c’est vraiment quelque chose d’important
sur plusieurs niveaux.
D’abord, ça fait partie de la personnalité sociale
de Brasillach, la façon dont il est conçu par les
autres. Dans les journaux de Drieu La Rochelle, dans les lettres
de Céline, on trouve partout des insultes, des références.
Ensuite, le contenu de ses écrits, parsemé d’images
homo-érotiques. Donc, ça compte pour lui au niveau
de sa rhétorique.
Mais, en troisième, la défaite, il faut travailler
la symbolique politique dans ce procès. La défaite,
comme l’écrit Virgilie dans « la France virile
», est une atteinte à la virilité de la nation,
et, à la Libération, on peut parler de reconquérir
le capital symbolique, c’est-à-dire qu’il faut
entendre ce qui est dit dans l’accusation contre Brasillach,
qui porte sur une collaboration horizontale. Pourquoi cite-t-on
des phrases telles que : « Nous avons couché avec l’Allemagne
et le souvenir nous restera doux » ; ou bien quand Reboul
dit : « Vous n’avez pas su résister à
la pénétration allemande », il faut lire ces
phrases de façon symbolique.
• Anne Simonin :
Oui, avec l’image essentielle qu’elle véhicule
et surtout, moi, je me suis toujours dit : somme toute Brasillach
était quelqu’un qui avait vendu la mèche.
• Alice Kaplan :
Qu’est-ce que ça veut dire ?
• Anne Simonin :
Au moment où on va accuser les femmes, ce que montre très
bien Fabrice Virgilie, il va y avoir par des tontes une sorte...
enfin une sorte... une épuration sauvage, Brasillach reconnait
que l’homosexualité a existé. Moi, justement,
je le prendrai à partir de ses écrits, parce que dans
cette fameuse phrase... il y a des phrases comme ça qui sont
restées des phrases ocultes dans la mémoire nationale
comme la phrase de Laval : « Je souhaite la victoire de l’Allemagne
», qu’on ampute systématiquement de la fin :
« parce que sans elle le bolchévisme s’installerait
partout », ce qui est cohérent d’un point de
vue anticommuniste. Et Brasillach, c’est : « Quelques
Français d’intelligence ont couché avec l’Allemagne
et le souvenir leur en demeurera doux. » Il ne parle pas des
Françaises, Brasillach.
• Alice Kaplan :
Oui, donc il s’agit de ...
• Anne Simonin :
Il s’agit de ... Bah... Excusez-moi, mais enfin, le haut-commandement,
il y avait que des hommes à cette époque-là,
ce qui est d’ailleurs tout à fait dommage, mais c’est
quand même eux qui ont perdu la guerre. Et donc, pour moi...
• Alice Kaplan :
En plus, ils n’étaient pas là, ils étaient
dans les camps.
• Anne Simonin :
Oui.
• Alice Kaplan :
Il y avait beaucoup de femmes en France.
• Anne Simonin :
Et il me semble que Brasillach, et c’est ça pour moi,
je ne sais pas s’il était ou non homosexuel. Je suis
pas sûre que ça m’intéresse. Ce qui m’intéresse,
c’est que c’est quelqu’un qui a dit une vérité
qui était totalement caché par l’histoire de
France justement et qui a rendu possible un scénario homosexuel
parce qu’encore une fois, c’est : « Quelques Français
d’intelligence ont couché avec l’Allemagne ».
A aucun moment il n’est question des femmes.
• Alice Kaplan :
Oui, donc on peut parler de misogynie aussi.
• Anne Simonin :
Oui. Mais moi, la version favorable là pour le coup, elle
serait de dire qu’il y a quelqu’un qui a dit une chose
essentielle, et c’est peut-être parce que cet homme
l’a dit qu’il fallait que cet homme meure.
• Alice Kaplan :
Ah...
• Anne Simonin :
Et c’est par rapport à cette notion de bouc-émissaire...
• Alice Kaplan :
Oui, d’accord. C’est très intéressant.
• Anne Simonin :
Et voilà, ça n’engage que moi.
• Alice Kaplan :
Oui.
• Sylvain Bourmeau :
Alors justement, à partir de la notion de Brasillach bouc-émissaire,
dans l’introduction et dans la fin de votre livre, dans la
conclusion et dans l’avant-dernier chapitre aussi, «
Point de vue rétrospectif », vous revenez sur quelque
chose qui mériterait peut-être, mais c’est peut-être
un livre suivant pour vous, de développer, à savoir
justement le statut de Brasillach dans l’histoire culturelle
et dans l’historiographie française d’après,
c’est-à-dire du moment de son exécution à
aujourd’hui. Et là, je ne sais pas, peut-être
Anne vous pouvez nous dire deux-trois choses là-dessus, notamment
sur la figure de Brasillach dans le monde littéraire, la
manière dont elle s’est immédiatement installée
comme, c’est peut-être un peu rapide de dire une figure
de référence, en tout cas comme une figure-clé
pour comprendre beaucoup de choses, jusqu’à devenir
au plan politique, dans les années 80, « un martyr
de l’extrême-droite » dit Alice Kaplan, et une
référence du Front National.
• Anne Simonin :
Je pense qu’il y a un couple qui fonctionne là aussi,
qui est Brasillach et Drieu, Drieu s’étant suicidé
peu de temps après, en avril 1945, et donc on va se retrouver
comme ça avec deux figures emblématiques de la Collaboration
qui sont en même temps deux destins totalement singuliers.
Et je trouve très intéressant ce qu’Alice Kaplan
fait sur l’exploitation politique notamment par le Front National.
Et j’ai appris avec ravissement qu’il existait des éditions
Godefroy de Bouillon. Alors ça j’avoue... Avec des
titres assez sympathiques : « Faut-il brûler les Arabes
en France ? » Vous remarquerez que je fais des vrais transitions
d’une partie de l’émission à l’autre
; « Le Baptême de Clovis » ; « Le Devoir
de la mémoire. Justice pour le maréchal Pétain
».
On est toujours très étonné de se dire qu’il
y a cette exploitation, là pour le coup systématique,
qui est faite là par une presse d’extrême-droite,
la figure de Brasillach récupérée par des gens
proches de Monsieur Le Pen.
• Alice Kaplan :
Oui voilà. Je pense qu’il faudrait aussi mentionner
le caviardage, si c’est bien le mot, des « Œuvres
complètes » de Brasillach par son éditeur, son
exécuteur-testamentaire qui est Maurice Bardèche,
qui va être le premier, sauf erreur, à publier Robert
Faurisson. Donc c’est tout le début du négationnisme.
• Sylvain Bourmeau :
Et qu’on voit à l’oeuvre, que vous montrez dans
la manipulation des textes, puisque, vous, vous avez travaillé
sur les textes des éditions originales de Brasillach, textes
qui sont très différents des « Œuvres complètes
» posthumes éditées par Bardèche.
• Alice Kaplan :
Alors si vous voulez le résultat de cette exécution
de Brasillach qui me désole le plus, c’est le négationnisme.
Quant à Le Pen, moi, j’ai du mal à mesurer ce
qui se passe maintenant.
• Anne Simonin :
Ah il y a Monsieur Mégret qui s’en est bien occupé...
• Alice Kaplan :
Est-ce qu’on va reprendre le mythe Brasillach maintenant dans
le Front National ou est-ce que ça va mourir avec Bardèche,
avec Le Pen lui-même ?
• Anne Simonin :
Mais est-ce que vous pensez fondamentalement que l’histoire
du révisionnisme eût été différente
si le général de Gaulle, auquel vous semblez en vouloir
un peu de s’être fait l’impresario posthume de
ce nain de jardin par le fait qu’il l’a condamné
à mort, vous semblez lui en vouloir de ce verdict en disant
finalement : ça été contre-productif pour l’histoire
intellectuelle française.
• Alice Kaplan :
Oui, ça me fait rire parce que c’est peut-être
un geste soixante-huitard que de s’en vouloir au général
de Gaulle. [sic]
• Anne Simonin :
Et vous pensez vraiment que, si Brasillach n’avait pas été
condamné à mort, l’histoire intellectuelle française
après 1945 eût été différente
?
• Alice Kaplan :
C’est peut-être un jeu un peu oulipien de dire : qu’est-ce
qui ce serait passé, etc. ? Mais, ayant travaillé
longtemps sur l’après-procès, ayant vu tout
ce qui est arrivé à Maurice Bardèche et la
façon dont il a vraiment planté ce discours révisionniste,
oui, c’était ma réaction.
• Sylvain Bourmeau :
Alice Kaplan, merci. Merci Anne Simonin. Je rappelle donc le titre
de votre livre Alice Kaplan : « Intelligence avec l’ennemi.
Le procès Brasillach ». C’est publié aux
éditions Gallimard.
|
| Libre
expression : pourquoi j’ai publié l’article “
A trop vouloir prouver… ” dans le bulletin de l’Association
des Amis de Robert Brasillach – notes complémentaires
Pour qui ne dispose pas d’un titre, d’une petite notoriété
ou n’est pas introduit dans les milieux de la presse et de
l’édition, il est quasiment impossible d’obtenir
la moindre tribune dans les grands journaux français. Ainsi
en est-il des pages dévolues aux “ débats ”
dans Le Monde et Libération, journaux qui relèguent
dans leur courrier, après les avoir la plupart du temps charcutés
à qui mieux mieux, les textes qui leur parviennent de lecteurs
"ordinaires", alors même qu’il n’est
pas rare que l’avis et l’argumentation de ces derniers
soient plus pertinents que ceux des intellectuels patentés.
Aussi l’envie d’écrire, bien souvent, s’évanouit-elle
avant même sa mise en œuvre, tant l’exercice paraît
vain, les chances de trouver une audience semblant presque nulles.
Pourtant, il arrive que l’on se prenne au jeu et que, même
sans aucun espoir d’être publié où que
ce soit, on désire coucher sur le papier les réflexions
suscitées par tel ou tel événement, livre,
film ou débat. Ce fut mon cas à la lecture des comptes
rendus du livre d’Alice Kaplan sur le procès Brasillach,
puis du livre lui-même . Le simple souci de ne pas se résoudre
à voir les écrits de quiconque distordus, surtout
par des journalistes s’érigeant hâtivement en
procureurs, quand bien même cela concernerait Robert Brasillach,
et quelle que soit par ailleurs l’opinion que l’on porte
sur lui, m’amena à écrire le texte intitulé
“ A trop vouloir prouver... ”, que l’Association
des Amis de Robert Brasillach a bien voulu publier dans son bulletin
.
Je me réjouis aujourd’hui d’avoir proposé
cet article à Philippe Junod, Président des ARB, alors
même que, dans un premier temps, j’aurais souhaité
qu’il paraisse ailleurs. Non pas parce que j’aurais
redouté que cela me marquât idéologiquement
et que cela pût nuire à une éventuelle carrière,
à ma réputation, ou à mon image auprès
de mes relations : je n’ai guère eu de peine à
passer outre les mises en garde de quelques amis, bien qu’elles
ne m’aient pas paru totalement dépourvues de fondement.
Il ne m’aurait bien évidemment pas déplu que
cet article soit éventuellement repris par les ARB, mais
j’aurais souhaité qu’il paraisse d’abord
dans une revue bénéficiant d’une plus large
audience, et moins spécialisée. Il me semble que l’unanimisme
n’est que rarement très bon signe et qu’un peu
de débat à propos du livre d’Alice Kaplan n’aurait
pas été une mauvaise chose. Mais ceux qui ne partagent
pas mon opinion à son propos, c’est-à-dire tous
les journalistes qui en rendirent compte dans la grande presse,
auraient-ils vu d’un bon œil un tel débat ? Qu’une
voix discordante se fasse entendre sur un livre condamnant une seconde
fois Robert Brasillach à mort, était-ce seulement
acceptable ? Ne fallait-il pas la réduire au silence plutôt
que d’envisager discuter les arguments qu’elle aurait
pu porter sur la place publique ? Ils répondraient sans doute
qu’aucune censure ne s’est exercée sur mon texte
pas plus que sur des critiques bien plus véhémentes
du livre d’Alice Kaplan, exprimées notamment par Anne
Brassié et par Philippe d’Hugues . Certes, mais les
points de vue de ces derniers, bien que très documentés
et reposant sur une argumentation que l’on ne peut honnêtement
réduire à de la polémique partisane, auraient-ils
pu être accueillis dans une revue "grand public"
et non dans des journaux ou sur une chaîne de radio relativement
confidentiels et dont il convient de proscrire la lecture ou l’audition
? En a-t-on seulement pris connaissance parmi ceux qui se piquent
de pouvoir pérorer sur Robert Brasillach ? Et prendrait-on
la peine de chercher à les réfuter si c’était
le cas (serait-il bien raisonnable d’envisager l’hypothèse
où il serait admis, même à contrecœur et
du bout des lèvres, que ces points de vue sont loin d’être
dépourvus de pertinence) ?
Or, ma réputation n’étant pas encore faite,
je m’y suis essayé. J’ai proposé le texte
“ A trop vouloir prouver… ” à une revue
d’analyses réputée (appelons-la Tripes), car
j’avais été sensible à ses rappels répétés
à la nécessité de “ ne pas écrire
n’importe quoi ”, c’est-à-dire au respect
d’une certaine rigueur dans le débat d’idées,
qui, pour être basiques, ne m’en paraissent pas moins
toujours essentiels ; puis à une deuxième (appelons-la
Comment taire). Le rédacteur en chef de la première
de ces revues prit la peine de m’envoyer un peu plus qu’un
accusé de réception, ce qui, je l’avouerais,
constitua déjà pour moi une petite surprise. Mais,
autant il admettait que je n’avais pas tort puisque “
l’inexactitude que [je] point[ais] était nette ”,
autant il ne voyait pas là “ matière à
un article ” : “ Je ne suis pas sûr néanmoins
qu’on puisse en tirer une autre conclusion que l’importance
de "se référer aux textes", comme vous le
dites, exigence avec laquelle tous les historiens, et même
les journalistes, seront d’accord ”. A quoi je lui répondis
qu’il me semblait quelque peu léger d’opposer
les professions de foi des journalistes et des historiens pour le
respect des règles méthodologiques et déontologiques
devant régir la recherche de la vérité à
un texte qui montre justement que beaucoup d’entre eux (en
ce qui concerne Robert Brasillach, mais peut-on nier qu’il
en est de même dans bien des domaines ?) ne s’en soucient
que très modérément quand vient le moment de
passer aux travaux pratiques ? J’ajoutais être étonné
que cela ne chagrine pas plus le rédacteur en chef d’une
revue aussi sérieuse que Tripes ; s’agissant d’un
livre écrit par une universitaire américaine chevronnée,
publié par la maison d’édition la plus réputée
de Paris, concernant le procès le plus célèbre
de l’épuration ; s’agissant d’un historien
faisant autorité et ayant publié dans une autre des
principales maisons d’édition parisiennes ; s’agissant
d’un Académicien tenant chronique dans le quotidien
prétendu de "référence" en France
; s’agissant de "critiques" (plutôt des fiches
de lecture à vrai dire) parues dans quelques-uns des plus
grands journaux français. J’enfonce bien sûr
des portes ouvertes en déclarant qu’un accusé,
quel qu’il soit, a droit à un procès équitable.
Encore faudrait-il que tout le monde, non seulement en convienne,
mais agisse en conséquence. Et si ce n’est pas le cas,
ceux qui en ont la conviction doivent le dénoncer. Le cas
qui nous occupe présentait l’avantage de montrer que
ce principe s’applique y compris à quelqu’un
d’a priori indéfendable, même à Robert
Brasillach, si l’on veut le juger de nouveau. Certes, il ne
suffit pas d’une unique inexactitude pour discréditer
toute une instruction. Mais, si je me suis attaché à
l’inexactitude portant sur la phrase la plus fameuse de Robert
Brasillach , c’est parce qu’elle a constamment été
utilisée (avec beaucoup d’insistance dans le livre
d’Alice Kaplan), dès qu’il s’agit de refaire
le procès de Robert Brasillach, c’est-à-dire
souvent, et ce malgré tous les rectificatifs déjà
parus. Elle constitue donc l’une des pierres d’achoppement
du débat sur la Collaboration et l’Épuration.
De plus, l’inexactitude manifeste relevée sur un point
qui importait autant à Alice Kaplan n’augurait rien
de bon quant à une étude précise de l’ensemble
de son ouvrage. De grands connaisseurs de la vie et de l’œuvre
de Robert Brasillach étaient plus à même que
moi de pointer les autres bourdes et lacunes plus ou moins volontaires
du livre d’Alice Kaplan, et ils ne s’en sont pas privés,
tant elles sont nombreuses, sans rencontrer cependant le moindre
écho dans les médias dominants. Pourtant, seule une
mise au point, et non un simple rectificatif en bas de page, dans
un grand journal ou dans une revue suffisamment prestigieuse et
peu suspecte de complaisance envers le négationnisme pourrait
permettre de s’en défaire une fois pour toutes, ou
à tout le moins de replacer le débat sur de bons rails.
Le rédacteur en chef de Tripes eut la gentillesse de m’adresser
une deuxième lettre, encore plus embarrassée que la
première, où il me déclara qu’ “
une sorte d’erratum ”, ce à quoi il réduisait
mon texte, devait paraître dans le journal où a paru
l’erreur. Je me fis alors un devoir de lui faire savoir que
je me tenais à sa disposition pour organiser l’autodafé
de tous les exemplaires de sa revue dans lesquels figurent des réponses
indignées aux attaques dont est fréquemment l’objet
dans des livres, des journaux ou dans des revues concurrentes le
fondateur de la sienne, ces réponses ne pouvant qu’être
fautives à ses yeux, puisque contraires à ses principes.
Quant au directeur de Comment taire, il m’a très aimablement
fait savoir en début d’année qu’il avait
communiqué mon texte “ A trop vouloir prouver…
” à trois membres du comité et qu’il pensait
pouvoir me dire en mars s’ils le publieraient. J’attends
toujours, malgré deux relances.
Alors oui, je n’ai en fin de compte donné l’article
“ A trop vouloir prouver... ” aux ARB que faute d’avoir
réussi à le publier dans une revue dont le prestige
sur la place parisienne lui aurait valu d’être immanquablement
remarqué. Mais je tiens à souligner que j’ai
tout lieu de m’en réjouir, et ce essentiellement pour
deux raisons. La première est que cela m’a permis,
en apportant une petite contribution à l’œuvre
entreprise par les ARB, de leur rendre un peu de ce que je leur
dois en ce qui concerne l’une des figures majeures des lettres
françaises au XXe siècle, c’est-à-dire
l’accès à une documentation fort riche, constituée
en particulier par la reproduction de nombreux articles de Robert
Brasillach jamais repris en volume, par des analyses pointues et
par des revues de presse qui s’efforcent d’être
les plus exhaustives et les plus impartiales possible. Et là
est la deuxième raison pour laquelle, non seulement je n’ai
pas craint, mais c’est avec confiance que j’ai confié
mon texte à Philippe Junod. Car il est écrit dans
le bulletin n°109 des ARB que “ les articles de presse
” y sont “ recensés ” “ sans le moindre
esprit de censure ”. Je l’avais déjà constaté
en consultant la collection des Cahiers des Amis de Robert Brasillach
(par exemple à propos des polémiques suscitées
par les représentations de la Reine de Césarée
en 1957) ; je puis désormais en témoigner pour l’avoir
moi-même vérifié en ce qui concerne mon propre
texte, dont pas le moindre bout de phrase, même parmi ceux
qui n’étaient guère favorables à Robert
Brasillach, n’a été coupé ou altéré.
Il en va de même des autres textes du numéro, dont,
par la force des choses, beaucoup lui sont pour le coup d’un
bout à l’autre très défavorables.
En ce qui me concerne, il n’entrait pas dans mon propos d’être
favorable ou non à qui que ce soit, d’entreprendre
de réhabiliter, d’encenser, de condamner, de maudire
ou de dénigrer telle ou tel. L’objet de mon article
était de montrer le peu de scrupules avec lesquels beaucoup
de journalistes et d’intellectuels en renom se forgent leur
opinion, que l’on ne saurait dès lors qualifier de
point de vue.
Un véritable point de vue ne craignant pas de se confronter
à celui d’autrui, je voudrais ajouter quelques compléments
à la revue de presse figurant dans le numéro 109 du
Bulletin des ARB, en me permettant de commencer, non par un article
mais par l’opinion d’un ami. Celui-ci trouve que la
version intégrale de la fameuse phrase de Robert Brasillach
est encore plus terrible que sa version allégée. S’y
exprimerait un cynisme des plus abjects, y compris si Robert Brasillach
ignorait le sort des Juifs, puisqu’il ferait mine de se soucier
des familles juives et oserait invoquer “ l’humanité
et la sagesse ” alors qu’il approuverait leur déportation
Dieu sait où. J’ai quant à moi tellement lu
et relu cette phrase afin d’essayer de la comprendre au mieux,
la plupart du temps à travers des citations erronées,
qu’il m’est désormais quasiment impossible de
déterminer ce que Robert Brasillach avait en tête à
ce moment-là, ce qu’il a réellement voulu dire.
Or, dorénavant, même le retour au texte originel (qui,
certes, ne résout jamais définitivement la question
de l’interprétation, mais qui est en tout état
de cause une condition sine qua non de son honnêteté),
est inopérant, comme si celui-ci était irrémédiablement
contaminé par les multiples falsifications dont il a été
l’objet.
Je me devais cependant de livrer cette interprétation au
lecteur, celle qui m’a sur le coup le plus ébranlé.
Quoi qu’il en soit, une chose reste certaine : la manipulation
d’un texte présente l’avantage de simplifier
les choses en lui donnant le sens qui convient au parti pris que
l’on adopte ; par contrecoup, elle parasite son appréhension
par ceux qui désirent juger sur pièce, pour savoir
ce qu’il en est vraiment. A cet égard, la source la
plus certaine de confusion est le recours à la paraphrase,
procédé particulièrement propice à la
déformation et à l’amalgame , dont le roi des
cuistres Antoine Perraud s’est chargé de donner un
remarquable exemple à l’occasion de la sortie du livre
d’Alice Kaplan :
“ On déchiffre à quel point Brasillach fut “
meilleur ” nazi que prosateur, fourguant son talent non dans
des églogues et des historiettes en vertu desquelles on prétendit
le sauver, mais plutôt dans des articles carnassiers enjoignant
de ne jamais oublier les enfants lors des rafles de Juifs et dénonçant
avec jouissance tous ceux qui risquaient leur peau entre 1940 et
1944. ”
Les multiples manipulations auxquelles a donné lieu cette
phrase de Robert Brasillach auront eu au moins un effet pervers,
quelles que soient les intentions (bonnes, mauvaises ou inexistantes,
là n’est pas la question) de ceux qui s’y sont
livrés. Elles auront donné l’occasion à
Robert Faurisson de faire la leçon au journal Le Monde (il
est vrai grand spécialiste en réécriture et
troncature des textes d’autrui à des fins partisanes)
dans une “ lettre à M. Lesourne [alors directeur du
Monde] et à Patrick Kéchichian ”, ce dernier
ayant signé un article intitulé “ Brasillach
révisé ” dans lequel il reprenait le bout de
phrase rituel. Le Monde s’est abstenu de publier la lettre
de Robert Faurisson. L’Association des Anciens Amateurs de
Récits de Guerres et d’Holocauste (AAARGH) s’est
en revanche fait un plaisir de la reproduire sur son site Internet,
en l’agrémentant de l’objet suivant : “
les mensonges du Monde… (7 février 1992, p.25) ”
.
Valérie Igounet, docteur en histoire de l’Institut
d’Études Politiques de Paris, a cité une partie
de cette lettre dans son livre Histoire du négationnisme
en France , en omettant l’adresse du site où elle était
allée la piocher (sans doute pour ne pas faire de publicité
à l’AAARGH, qu’elle se sent tout de même
obligée de mentionner, en semblant ignorer qu’une simple
recherche à l’aide d’un quelconque moteur ad
hoc permet de la retrouver). Valérie Igounet se garde de
reprendre la conclusion sarcastique de Robert Faurisson dans son
adresse au Monde : “ Bravo pour vos mensonges. Merci pour
ma collection. ” Son but est en effet très différent.
Il n’est pas de rectifier une erreur, comme on pourrait s’y
attendre dans un livre de dénonciation du négationnisme,
mais au contraire de mettre sur le compte de négationnistes
(ou de personnalités d’extrême-droite) la rectification
d’une erreur, qui n’en serait donc pas une, puisque
de la bouche de tels personnages ne peuvent bien évidemment
sortir que des contrevérités.
La manipulation étant ici introduite de façon un peu
plus retorse que d’ordinaire, elle mérite qu’on
s’y arrête. Valérie Igounet cite deux fois la
phrase de Robert Brasillach, la première occurrence (page
38, note 2) renvoyant à la seconde : “ C’est
dans Je suis partout (25 septembre 1942) que Robert Brasillach écrira
cette phrase terrible, quelques mois après la rafle du Vel
d’Hiv’ : "Il faut se séparer des Juifs en
bloc et ne pas garder de petits." Pour l’interprétation
de ces propos par Robert Faurisson et Martin Peltier (alors directeur
de la rédaction de National Hebdo), cf. infra, p. 592-593,
n. 133, 134. ” Or, autant Valérie Igounet recourt ici
à la coupure habituelle du texte de Robert Brasillach afin
de mieux nous convaincre qu’il s’agit d’une “
phrase terrible ”, autant, en pages 592-593, elle a fidèlement
recopié la phrase de Robert Brasillach telle que Robert Faurisson
la citait dans sa lettre au Monde, de manière bien plus correcte,
quoique imparfaitement (notamment parce qu’elle comprend une
erreur que nous avons déjà signalée à
propos de Jean-Marc Théolleyre : la substitution de “
tout ” à “ tous ” ). Valérie Igounet
invite ensuite le lecteur à comparer l’ “ interprétation
historique ” que donne Robert Faurisson “ de tels propos
” avec “ celle de l’extrême droite française
”, les deux se rejoignant “ totalement ”. Les
voici, telles que Valérie Igounet les cite :
- p.592-593 : "Brasillach, tout comme Laval et les autorités
religieuses juives, catholiques, protestantes, jugeait inhumaine
la dislocation des familles. Je rappelle qu’on est allé,
par la suite, jusqu’à faire voter des adultes juifs
sur le point de savoir s’ils voulaient partir avec les enfants
ou laisser ces enfants sur place en France."
- p.593, note 134 : “ Dans National Hebdo (18-24 décembre
1997), Martin Peltier explique les mêmes propos de Robert
Brasillach en ces termes : “ Cela donne tout son poids d’humanité
à la phrase de Brasillach sur les "petits" : contrairement
à l’interprétation ignoble qu’en ont donnée
certains faussaires professionnels, il ne préconisait pas
le massacre des innocents, il demandait qu’on n’ajoute
pas, aux rigueurs de la déportation, la séparation
des familles. ” ”
Que désigne donc “ cela ”, que Valérie
Igounet a jugé superflu et qui ne renvoie donc à rien
dans son livre ? Pour finir (de manière hélas probablement
provisoire, car nul doute que la phrase fatidique n’a pas
fini de servir), citons in extenso ce qui précédait
immédiatement “ cela ” dans la chronique de Martin
Peltier, plutôt que de le paraphraser :
“ Au procès Papon, on examine le cas d’une juive
hongroise inscrite dans un convoi pour faire nombre sous une fausse
nationalité – car la nationalité hongroise était
alors protégée. Voilà une information. Autre
information, et capitale, celle-là : le fils de la déportée
avait 11 ans à l’époque et il raconte qu’en
rentrant de l’école, il trouva un mot griffonné
par sa maman : “ Viens me rejoindre au commissariat. ”
Elle ne lui dit pas “ Va-t-en, disparais, fuis ”, mais
“ Viens me rejoindre ”. Cela clôt le débat
sur ce que l’on savait ou ne savait pas à l’époque
de la "shoah" : cette déportée ne savait
rien : si une mère craint, ne serait-ce que très vaguement,
qu’on l’envoie à la mort, dit-elle à son
fils de la rejoindre ? Au moment de partir vers un lieu d’internement,
elle voulait simplement être avec lui. ”
Pascal Manuel HEU.
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ARTICLE PARU DANS "L'EXPRESS",
(F), 11.10.01
Brasillach : questions sans réponse
L'éclat du supplice a
déplacé les bornes de l'oubli. L'affaire Brasillach
n'est pas seulement le procès le plus retentissant de la
Libération, ce n'est pas seulement l'histoire d'une exécution
? cet écrivain de 35 ans qui, au petit matin, dans un fossé
du fort de Montrouge, tombe sous les balles en criant: " Vive
la France quand même ! " Brasillach parce qu'il a été
fusillé (qui se souvient du procès de Rebatet, qui
fut gracié continue de remuer ses mystères et ses
questions, comme si la mort n'avait pas mis un point final à
sa vie. Après l'avocat Michel Laval, auteur d'un Brasillach
ou la trahison du clerc, une historienne américaine, Alice
Kaplan, dont le père avait siégé comme procureur
au procès de Nuremberg, se penche aujourd'hui sur cette bouche
d'ombre.
Intelligence avec l'ennemi. Le procès Brasillach retrace
l'itinéraire d'un intellectuel qui court librement à
sa perte. C'est aussi une enquête sur un procès et
un regard rétrospectif sur une justice menée à
grand train, comme toutes les justices .de guerre. Le procès
de l'écrivain commence le 19 janvier 1945 à 13 heures,
le verdict est rendu le même jour, six heures plus tard, et
Brasillach est fusillé le 6 février. Sur cette scène
brève, quelques personnages apparaissent, emmenés
par deux maîtres de l'éloquence, Jacques Isorni, le
célèbre avocat, et Reboul, l'efficace procureur. Une
anecdote nous rappelle que l'Histoire est un roman : Reboul est
locataire d'un appartement qui appartient à Isorni, les deux
hommes sont voisins et amis. On reconnaît Merleau?Ponty et
Simone de Beauvoir dans les rangs du public. Alexandre Astruc, de
Combat, et Madeleine Jacob, de Franc-Tireur, se tiennent sur les
bancs de la presse. Il y a aussi des visages plus flous, déjà
presque effacés par le temps, à jamais disparus d'un
monde où ils n'ont jamais tenu une grande place, comme les
quatre jurés de la cour. Debout dans le box des accusés,
Brasillach, petit, légère pointe d'accent méridional,
qui ne dit pas tout mais ne renie rien.
Brasillach ou l'intelligence pervertie. Normalien, compagnon de
khâgne de Roger Vailland, ami de Claude Roy, qui partagea
un temps ses idées, c'est un homme encore jeune avec déjà
une solide réputation. En tant qu'écrivain, il a logé
son talent dans son oeuvre critique plus que dans .ses romans. On
lui doit aussi la première histoire du cinéma jamais
écrite. C'est ce lecteur érudit, sensible, sentimental,
capable de vacheries, journaliste infatigable, qui se range dans
le camp du fascisme français en rejoignant la rédaction
de Je suis partout, où il ne se prive de rien. Dénonciations,
menaces ad hominem, imprécations antisémites composent
semaine après semaine un bréviaire de la haine. Le
procureur n'a pas à se fatiguer pour exhiber quelques perles
de venin. Citons la plus connue, la plus terrible aussi : "
Il faut se séparer des juifs en bloc et ne pas garder de
petits. " L'histoire de ce procès nous rappelle qu'il
y a des mots qui tuent.
Plus d'un demi-siècle après, une double évidence
s'impose. Un homme qui a fait son métier des mots est puni
à mort pour ce qu'il a écrit et c'est la justice qui
passe. Cette justice est imparfaite: Brasillach avait refusé
le tourisme de survie du côté de Sigmaringen, il a
payé pour les autres, un an plus tard, il aurait été
gracié. L'obscurité qui demeure est celle qui entoure
la chute de Brasillach. Dans le Dictionnaire amoureux de la Grèce,
Jacques Lacarrière, peu suspect d'amitiés fascistes,
citait l'Anthologie de la poésie grecque de Brasillach. Alice
Kaplan la range un peu vite, à l'américaine, au rayon
gay. Oublions le sexe, retournons au texte comme nous y invitait
Lacarnère : " Brasillach évoque l'âge d'or
de l'humanité, quand la parole des poètes, plénière
et nue, ignorait l'usure des mots et des images. " Voilà
le mystère et voilà la question, le pays d'incertitude
où nous mène le livre de Kaplan : comment la barbarie
peut?elle à ce point coexistes avec la culture ? Pourquoi
les humanités ne protègent-elles pas des inhumanités
? Par quelle chimie de l'âme un homme qui fait son miel de
Pindare et de Sophocle devient-il un salaud ? |
ARTICLE PARU DANS "TENDANCES", (B),
8.11.01
Brasillach
Rebatet, Cousteau et tous les "durs" de la collaboration
journaliste doivent une fière chandelle à Brasillach
qui " les a sauvés en mourant le premier ". N'ayant
pas fui à Sigmaringen comme les autres, il est pris le
premier. Jacques Isorni, son avocat, ne fait rien pour retarder
le procès de son client. Première erreur : quelques
mois plus tard, les tribunaux se montreront moins répressifs.
Isorni voulait aussi un "beau procès", avec des
envolées littéraires auxquelles les jurés,
tous issus de la Banlieue ouvrière, étaient évidemment
imperméables. Deuxième erreur, Une passionnante
enquête qui, au passage, tord le cou à quelques mythes
dont aujourd'hui encore, se repaît l'extrême droite.
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